24 août > Roman Belgique

Hypnos - le Sommeil -, et Thanatos -, la Mort -, sont les jumeaux de la Nuit dans la mythologie grecque. Mais c’est, tant ils sont proches, d’Eros - l’Amour - que Thanatos devrait être le frère. Frères ennemis, puisqu’ils se disputent la même chose : le pauvre cœur des humains, leur corps fatalement désirant. Dans Sommeil des dieux (Fayard, 2010), Erwin Mortier nous plongeait dans la Belgique de la Belle Epoque et sa fin avec la Première Guerre mondiale par la voix d’Helena, vieille dame, racontant à sa garde-malade sa jeunesse et ses amours - Matthew, l’officier britannique qu’elle avait épousé. Dans son nouveau roman, Miroitements, c’est le frère de la narratrice de Sommeil des dieux, Edgard Demont, qui déploie un long regard rétrospectif où s’entrelacent ses relations amoureuses passées. Si l’écrivain et poète né en 1965 dans la région gantoise sait faire chatoyer de délicates variations chromatiques et bruisser les murmures les plus subtils, il y a ici, encore plus que dans ses précédents livres, beaucoup de toucher : Miroitements est une lente caresse vers ces peaux jadis effleurées, ces corps possédés. La mémoire chez Erwin Mortier est sensuelle et lumineuse. Le ton est certes celui de l’élégie : "Il devrait exister une langue pour l’immense désolation de notre esprit, toutes ces villes fantômes que notre âme a désertées pour investir de nouvelles forteresses dans cette plaine sans fin." Dans cette remontée du temps, le voilà adolescent et nu au bord de l’eau, comme ses camarades, Charles et Arthur, "le plus joli garçon de l’hémisphère Nord - ô la douleur", dans une chambre d’hôtel à Marseille avec petit Jean, avec son domestique Pierre, fidèle d’entre les fidèles, dans le silence des rues d’Osaka à l’aube avec Noburu aux doigts fins et, bien sûr, avec Matthew, son grand amour, le mari de sa propre sœur… Mais dans ce "tombeau", que le narrateur d’âge mûr et à la santé chancelante érige pour ses amants, le souvenir par la magie de l’évocation au présent incarne à nouveau le désir : "Nos corps sont collants de sueur, des vapeurs de notre haleine, de nos pores, de nos sécrétions."

Edgard aime les secrets. Il faut dire qu’il appartient à une époque où aimer les garçons était condamné par la loi et par la société, tout particulièrement dans son milieu, la très catholique bourgeoisie flamande. Il est habitué à feindre. Mais, outre l’interdit qui oblige à se dissimuler, l’écrivain de l’intime qu’est Erwin Mortier affectionne tout particulièrement ce motif du secret : Marcel, son premier roman, évoquait un oncle tombé au front, le fils préféré de la grand-mère, dont on cachait les sympathies pronazies. Le réel est toujours trompeur, et le désir irrémissiblement tragique. Il nous révèle notre exil de l’unité de l’être. Aussi que recherche-t-on dans l’amour sinon "une langue qui nous relirait finalement à la complétude sourde-muette de la nature, tout autant qu’à une aiguière sur une commode, ou à la fraîcheur d’une cage d’escalier abandonnée, aux marches, pareilles, à des touches de piano qu’aucun doigt ne frappe, attendent sans attendre" ? Sean J. Rose

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