11 avril > Nouvelles Canada

« Trop de bonheur », est le titre de la dernière des dix nouvelles de ce recueil. Se seraient aussi les derniers mots entendus dans la bouche de la mathématicienne et romancière russe Sofia Kovalevskaïa. Cette femme remarquable de la fin du XIXe siècle pourrait trouver sa place dans le panthéon des héroïnes féministes si quelqu’un d’autre qu’Alice Munro écrivait sa biographie. Mais pour la lauréate du Man Booker International Prize 2009, les destins ne sont jamais suffisamment rectilignes et cohérents pour être enfermés dans une case avec une étiquette bien lisible. Et les trajectoires de vie, toujours un agencement occulte de choix délibérés, d’adaptation à des événements subis, d’impulsions injustifiables, de fuites et de départs. Du coup, l’écrivaine ne regarde pas les femmes d’exception différemment des femmes de tous les jours. En chacune, elle voit épaisseur et densité.

Du bonheur, il n’y en a finalement pas beaucoup dans ces nouvelles qui observent plutôt les arrangements, les ajustements avec le malheur, petit et grand - morts violentes, trahisons, ruptures, manipulations et oppression. Par un brusque changement de rythme ou de focale, on peut retrouver les mêmes personnages à des années de distance, des pans entiers de vie sont escamotés et des passés écrits en quelques lignes. Dans « Trous profonds », les retrouvailles entre une mère et un fils qui a coupé les ponts avec sa famille et vit dans la marginalité sont l’une de ces scènes sobres et fortes qui plongent dans l’abyssale ambivalence des liens : ce pourrait être un règlement de comptes final, une épiphanie mais, comme toujours, la chute offre une sortie de champ, elliptique, ouverte.

Dans « Fiction », la nouvelliste remarque avec malice à propos d’un livre que son héroïne s’apprête à acheter dans une librairie : « Un recueil de nouvelles, pas un roman. Voilà qui déjà en soi est une déception. L’autorité du livre en paraît diminuée, cela fait passer l’auteur pour quelqu’un qui s’attarde à l’entrée de la littérature, au lieu d’être assurément installé à l’intérieur. » Il suffit de lire n’importe quelle page de n’importe quel recueil d’Alice Munro pour savoir qu’il y a longtemps que l’écrivaine est somptueusement « installée à l’intérieur ». V. R.

Alice Munro
Trop de bonheur
L’Olivier
traduit de l’anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Tirage : 6 000 ex.
Prix : 24 euros ; 320 p.
ISBN : 978-2-87929-729-3
Sortie : 11 avril
article/periodical/7717_1.encadre
05.04 2013

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