Roman/France 20 août Carole Fives

Leurs condisciples aux Beaux-Arts les ont surnommés « les Térébenthine » et c'est méprisant. Ils sont les étudiants du sous-sol, les damnés du pinceau et du pigment, relégués dans les caves de l'école. Un trio de jeunes gens à peine sortis de l'adolescence qui entament des études d'arts plastiques et ont choisi la peinture quand dans ces années-là, les années 2000, peindre est ringard, et l'enseignement tout entier orienté vers l'art conceptuel, les installations, la vidéo... Il y a Luc, le plus habité qui s'acharne sur ses paysages à l'huile et fabrique lui-même ses châssis grand format, la débridée Lucie qui pratique le détournement d'images et la narratrice, tournée vers le portrait, qui bataille avec la toile de jute. Deux filles et un garçon qui cherchent leur voie, doutent, confrontent leurs idéaux aux diktats esthétiques du monde de l'art dans lequel ils aspirent à se faire une place. Mais « La peinture c'est mort » proclament en ce début de 21e siècle l'institution. Même le prof de peinture de l'école, en dépression, n'a pas été remplacé. Jugé rétrograde, le dessin a disparu du cursus et s'apprend hors les murs, en cours du soir. 

Roman de formation, Térébenthine fait revivre les trois premières années d'école, les ambitions et désillusions des apprentis artistes peintres, sur fond de camaraderie ambiguë. Pas de suspense, on sait dès le début que Luc connaîtra la reconnaissance, mais posthume. La narratrice quant à elle passera en chemin « de l'image aux mots ». Le cinquième roman de Carole Fives, dix ans après Que nos vies aient l'air d'un film parfait, articule sous une forme très vivante parce que très dialoguée, un plaidoyer pour l'art de peindre comme expérience physique et sensorielle et comme « acte de résistance » (dixit Luc), une critique des instances de validation de l'art et une réhabilitation des artistes femmes, grandes oubliées de la si masculine histoire de l'art enseignée alors. L'auteure de Tenir jusqu'à l'aube (L'Arbalète, 2018) qui paraît en août en Folio et du texte d'intervention La France est une mère célibataire dans la collection « Tracts de Crise » confirme qu'elle compte parmi les écrivains qui documentent avec le plus de pertinence la confrontation entre aspiration intime à la liberté et pression sociale. Cette fille du Nord installée à Lyon, elle-même ancienne élève des Beaux-Arts, a sans doute puisé dans son propre parcours pour se souvenir que les effluves du solvant qui emplissaient le fond de l'air, à l'époque, étaient en réalité celles du white spirit. Qu'ils étaient tous trop fauchés pour la térébenthine. 

Carole Fives
Térébenthine
Gallimard
Tirage: 10 000 ex.
Prix: 16,50 euros ; 176 p.
ISBN: 9782072869808

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