Julie Claustre, « Faire ses comptes au Moyen Âge » (Les Belles Lettres) : Haute couture

Julie Claustre - Photo DR

Julie Claustre, « Faire ses comptes au Moyen Âge » (Les Belles Lettres) : Haute couture

À partir d'un livre de boutique tenu pendant plus de trente ans, Julie Claustre fait revivre le quotidien d'un artisan parisien au XVe siècle.

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Par Laurent Lemire,
Créé le 03.03.2021 à 15h30,
Mis à jour le 03.03.2021 à 16h54

On l'oublie quelquefois, mais l'histoire s'écrit aussi à partir d'un simple document. Julie Claustre (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) est partie d'un livre de boutique tenu pendant plus de trente ans par un couturier parisien du XVe siècle. Il s'appelait Colin de Lormoye et demeurait près de l'église Saint-Séverin, à deux pas de Notre-Dame. Personne ne le connaît, personne n'a retenu son nom, il ne figure dans aucun manuel. Et pourtant, à partir de ce texte unique et exceptionnel, « les seuls comptes d'un boutiquier parisien conservés pour la période médiévale », Julie Claustre fait revivre le quotidien d'un artisan au Moyen Âge.Évidemment, comme nous sommes dans une collection d'érudition, sérieuse, avec notes, glossaire et index, elle propose le texte intégral en première partie, plus complet que celui de la première édition de 1911. On peut le lire ou pas, selon sa dévotion à l'histoire médiévale, mais c'est un document stupéfiant quand on sait aller au-delà de la répétition et de l'aspect rébarbatif des habits livrés et des sommes demandées. Pour le reste, ce n'est plus lire entre les lignes, c'est quasiment révéler le sous-texte en filigrane. Le plus fort, et c'est là qu'intervient le travail de l'historienne quand elle sait tirer le meilleur parti d'un tel document, c'est bien la seconde partie.

Tout le monde peut la lire et tout le monde entre alors dans le Paris médiéval des « gens de métiers ». On voit comment ils vivaient, plus ou moins bien. Et c'est là que l'on comprend que nous avons affaire à un formidable livre d'histoire. Ce n'est pas évident à partir d'un bout de papier, même un peu long, de faire comprendre une vie. Après tout, les archéologues nous racontent des histoires à partir de quelques cailloux. Mais là, on est vraiment stupéfait de la manière dont le travail s'effectue.

Voilà le genre d'ouvrage, savant mais accessible, qui fait entrer dans l'atelier de l'historien autant qu'il nous fait circuler dans la capitale au Moyen Âge, nous fait pénétrer dans une boutique et mieux comprendre la production et la vente de vêtements. Ces « mémoires de besogne », comme les appelait Colin de Lormoye, nous font aussi saisir la façon dont il percevait une société particulièrement inégalitaire qui subit la cherté de la vie, les épidémies, l'occupation anglaise et l'augmentation des impôts. Nous sommes donc invités à traverser avec lui cette débâcle sociale et économique.

Le couturier s'y dessine en creux en livrant quelques précieuses informations sur son état d'esprit. On saisit l'ascension sociale d'un homme venu des environs de Chartres pour gagner sa vie à Paris, plutôt bien d'ailleurs si on se réfère à ses factures et aux reconnaissances de dettes, souvent payées en nature, que lui signent ses clients, principalement des maîtres d'université sur cette rive gauche où règne la Sorbonne. Aussi, à l'instar du travail de Colin de Lormoye, on peut considérer cette étude historique comme un ouvrage de haute couture.

Julie Claustre
Faire ses comptes au Moyen Âge
Les Belles Lettres
Tirage: 1 500 ex.
Prix: 25 € ; 320 p.
ISBN: 9782251451695

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