C’est un goûteur de mots, un gourmand d’idées. Il en a la carrure. Cet appétit, il en fait profiter les éditions du Cerf qu’il dirige depuis 13 ans, les nombreux lecteurs de ses essais depuis Dieu est américain (Fayard, 2006) et les téléspectateurs via ses documentaires sur Arte ou sur les chaînes d’informations où il décrypte les soubresauts du monde à la lumière de la religion.
Éditeur et théologien, Jean-François Colosimo est un personnage à part dans le milieu du livre. Il inquiète, agace, enflamme ou captive, mais ne laisse jamais de marbre. « L’édition reste l’univers de la disputatio médiévale, de la controverse intellectuelle. Chez un libraire on peut acheter une thèse et son contraire. C’est pour cela que je peux publier des auteurs avec qui je ne suis pas d’accord pour peu que leur argumentation soit juste. »
L'élément spirituel, moteur de nos sociétés
De son père calabrais, il a hérité la volubilité. Il accompagne volontiers ses mots de gestes pour appuyer un agacement ou railler un lieu commun. De sa mère provençale, il garde une forme de bon sens à la Giono. Étudiant à la Sorbonne, il rencontre Pierre Boutang, le philosophe maurrassien. « Il reste un de mes maîtres avec Régis Debray qui, au Japon, serait considéré comme trésor national. » Un hommage rendu à celui qui, via la médiologie, a fait entrer la religion dans la recherche.
Car Jean-François Colosimo n’a jamais perdu de vue l’élément spirituel comme moteur de nos sociétés. Catholique, il s’est converti à l’orthodoxie. Après des années d’études et de voyages, il obtient un « master of divinity » à New York. « De retour en France, avec mon bagage théologique et philosophique, je ne savais rien faire. J’aurais pu choisir le journalisme. Ce fut l’édition. » Après des débuts chez Stock, il est passé par Lattès, Odile Jacob, CNRS éditions où il a lancé une collection de petits essais au format de poche qui a donné des idées aux autres.
« Je ne publie pas pour alimenter le confort intellectuel, mais pour instruire, interroger, troubler, bousculer. »
Enfin, Le Cerf. « Grâce à Jean-Paul Vesco, aujourd’hui archevêque d’Alger, qui est venu me chercher pour prendre la direction du Cerf, j’ai pu réconcilier mes deux vies, l’édition et la théologie. » Dans cette maison quasi centenaire fondée et gérée par l’ordre des dominicains, il élargit la production et fait venir la jeune garde des essayistes marqués à droite comme Eugénie Bastié ou Mathieu Bock-Côté, ce qui lui a valu une image de conservateur, tout en éditant des auteurs classés à gauche comme Alexis Corbière ou Clémentine Autain. « Je ne publie pas pour alimenter le confort intellectuel, mais pour instruire, interroger, troubler, bousculer. »
On a pu le voir avec des projets aussi savants qu’ambitieux tels que les trois volumes du Coran des historiens publié en 2019. « Quand vous avez un problème de plomberie vous faites appel à un artisan. En matière de religion, c’est pareil, mieux vaut laisser faire les professionnels. » Cette expertise, il la distille dans ses ouvrages qu’il considère comme des bouteilles à la mer avec un message clair. « Une société repose sur ses invisibles, c’est-à-dire sur des principes abstraits. Personne n’a jamais vu la Patrie avec un grand P ou la Nation avec un grand N. Et pourtant, elles existent. »
C’est pour lui ce référent transcendantal qui permet de se soumettre au bien commun, parfois même d’accepter de mourir pour cela. Cette transcendance est au cœur de son nouvel essai, Quand la Chine vacillera (Albin Michel, 14 octobre), clin d’œil à la formule apocryphe de Napoléon reprise par Alain Peyrefitte dans son best-seller Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera, publié chez Fayard en 1973. Dans cette étude d’une vaste érudition et d’une clarté biblique, il montre que l’Empire du milieu ne s’est pas réveillé du songe idéologique qui l’a conduit à nier ce qu’il était. La Chine fabrique le monde, mais ne le pense pas. Et elle ne le pense pas, parce qu’elle est immobilisée par l’absence de transcendance, ce plafond de verre qui la fixe au niveau de l’usine, « usine dont elle n’a même pas les plans » précise-t-il.
Le pope de l'édition
Celui qui fut patron du Centre national du livre (CNL) de 2010 à 2013 est attentif aux mutations de l’édition et il est conscient que l’IA va détruire des métiers. « Il ne faut pas céder à la facilité technologique et préserver ce qui peut l’être, notamment dans le domaine de la traduction. Pour écrire, il faut un corps et l’IA n’en a pas. Donc, sauvons les corps, voilà un programme théologique ! Dans un futur pas si lointain, comme il y a une certification bio, nous aurons peut-être des livres certifiés sans IA. Sur ce sujet il faut lire l’encyclique du pape Léon XIV "Magnifique humanité" qui aide à réfléchir sur ce point. Il faut reprendre le pouvoir et posséder l’IA plutôt que de se laisser posséder par elle. »
En 40 ans d’édition, il a publié des milliers de livres sur tous les sujets, mais pour les siens, il s’évertue à rester dans sa sphère de compétence, à savoir le fait religieux comme clé d’explication des civilisations. Il aurait pu être moine, il est devenu le pope de l’édition, assez fidèle dans ses choix à la formule du cardinal de Retz : « Un homme qui ne se fie pas à soi-même ne se fie jamais véritablement à personne. »
