Yves Lacoste, figure majeure de la géographie française et fondateur de la géopolitique contemporaine en France, est décédé le 20 juin à l’âge de 96 ans. Il avait fondé en 1976 la revue de géographie et de géopolitique Hérodote, qui lui a rendu hommage dans un numéro spécial paru le 9 avril dernier.
« Nul ne met en doute que ce grand géographe – tellement atypique dans la corporation des géographes – a eu un rôle déterminant dans le retour désormais incontestable de la géopolitique, tant chez les universitaires, qu’ils soient géographes, politistes spécialistes des relations internationales ou historiens spécialistes de l’histoire contemporaine, que chez les journalistes qui furent les premiers à s’en emparer », déclarent dans un communiqué les éditions La Découverte, qui publient la revue Hérodote.
Réflexion originale sur les pays du tiers-monde
Né en 1929 à Fès, au Maroc, où son père travaillait comme géologue, Yves Lacoste a grandi dans un contexte colonial qui marque profondément sa réflexion. Très tôt, il développe une vision nuancée de la colonisation. Défenseur résolu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, notamment pendant la guerre d’Algérie, il considère néanmoins que le phénomène colonial ne peut être réduit à une simple relation de domination. Selon lui, il a aussi contribué à faire émerger des consciences nationales qui ont nourri les mouvements d’émancipation.
La mort précoce de son père, alors qu’il n’a que 12 ans, renforce son sens des responsabilités. Après la Seconde Guerre mondiale, il s’engage brièvement au Parti communiste français, avant de s’en éloigner en 1956. Agrégé de géographie en 1952, il choisit d’enseigner à Alger, où il découvre la réalité sociale de l’Algérie coloniale. Confronté à la pauvreté des populations autochtones et au mépris dont elles sont souvent victimes, il adopte très tôt des positions critiques qui le conduisent à quitter le pays en 1955.
De retour à Paris, il poursuit une carrière universitaire tout en développant une réflexion originale sur les pays du tiers-monde. Son ouvrage Géographie du sous-développement (PUF), traduit en 12 langues, connaît un important succès international. Il y souligne notamment l’importance de la croissance démographique comme caractéristique commune des pays en développement.
Excellent pédagogue, Yves Lacoste contribue à renouveler l’enseignement de la géographie. Pour lui, cette discipline ne doit pas se limiter à la description des paysages ou des reliefs ; elle constitue au contraire un outil indispensable pour comprendre les rapports de pouvoir qui structurent les territoires.
Vives controverses
En 1976, il publie La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (Maspero), devenu un classique. Le livre provoque de vives controverses mais transforme durablement la discipline. Yves Lacoste y affirme que la géographie est avant tout un savoir de pouvoir, utilisé depuis toujours par les États pour connaître, contrôler et défendre leurs territoires. En réintroduisant la dimension politique dans l’analyse géographique, il bouscule les certitudes universitaires de son époque.
La même année, il fonde la revue Hérodote, qui devient rapidement un lieu majeur de réflexion sur les relations entre territoire, pouvoir et conflits. À travers cette publication, il contribue à réhabiliter le terme « géopolitique », alors largement discrédité en raison de son utilisation par l’idéologie nazie. Dans les années 1980, il est l’un des premiers intellectuels français à revendiquer ouvertement cette notion, définie comme l’étude des rivalités de pouvoir sur des territoires.
Ses travaux ne se limitent pas aux relations internationales. Il s’intéresse également aux dynamiques politiques des régions françaises et dirige plusieurs ouvrages de référence, dont le Dictionnaire de géopolitique publié en 1993 chez Flammarion. Son influence s’étend bien au-delà du monde universitaire et contribue à populariser une lecture géopolitique des événements contemporains.
Professeur à l’université Paris VIII jusqu’à sa retraite en 1998, Yves Lacoste a formé plusieurs générations d’étudiants. Chez Larousse, son Atlas géopolitique a fait l’objet de plusieurs rééditions depuis 2007, dont la dernière en février 2026. En 2018, il avait aussi publié ses mémoires Aventures d’un géographe (Les Équateurs).
