Connu pour ses écrits sous forme courte et disparate, Marcel Cohen est mort le 31 juillet, à Paris, à l'âge de 88 ans.
« Orphelin et enfant caché pendant la guerre », ainsi se présentait l'écrivain dans Cinq femmes. Sur la scène intérieure, II - Faits (Gallimard, 2023), pour lequel il obtient le Prix Jean-Jacques Rousseau de l'autobiographie en 2024. Dans cet ouvrage, celui qui fut aussi journaliste s'en tient à une habitude : les faits, rien que les faits, comme le proclament d'ailleurs plusieurs de ses titres, de la trilogie des Faits, publiée entre 2002 et 2010, au diptyque Détails, sous-titré « Faits », qui témoignent d'un sens unique de l’observation, de l’introspection et de l'histoire.
Rescapé de la Shoah
Né le 9 octobre 1937 à Asnières (Hauts-de-Seine), Marcel Cohen est issu d’une famille juive séfarade originaire d’Istanbul. En 1943, alors qu'il est en promenade au parc Monceau, huit membres de sa famille sont arrêtés dans leur appartement du boulevard des Batignolles, dans le 17e arrondissement de Paris. Son père est déporté par le convoi n° 59, en date du 2 septembre 1943, de Drancy vers Auschwitz. Sa mère et sa petite sœur Monique, alors âgée de 7 mois, sont déportées par le convoi n° 63, en décembre de la même année.
Sauvé par Annette, l’employée de son grand-père qui était avec lui au parc Monceau et qui l’a caché à Messac (Ille-et-Vilaine), en Bretagne, jusqu’à la fin de la guerre, Marcel Cohen est ensuite recueilli par son oncle maternel et sa femme, Lily, malgré leur grande précarité. L'enfant est aussi confié pendant deux ans à Raymonde, à Vaujours (Seine-Saint-Denis), où il va pour la première fois à l’école, puis à Mme Gobin, la voisine qui le prend en pension pour lui faire réussir l’examen d’entrée en sixième.
Des personnalités auxquelles il rend hommage dans Cinq femmes. Sur la scène intérieure, II - Faits (Gallimard, 2023). Dans ce livre, le dernier paru de son vivant, figure également la grande reporter et exploratrice Gabrielle Bertrand (1908-1961), que Marcel Cohen rencontre parce qu’il veut lui aussi être journaliste.
Autobiographie(s) par fragments
Étudiant en journalisme et en histoire de l'art, Marcel Cohen est aussi un voyageur. À 20 ans, il se rend en Inde, poussant son périple jusqu'à l'Himalaya. Un esprit baroudeur dont témoignent ses trois premiers livres, portant sur des villes en partie imaginées comme Galpa (Le Seuil, 1969) située en Inde, ou bien réelles à l'image de la bourgade bretonne de Malestroit (Éditeurs français réunis, 1973) et de Voyage à Waïzata (Éditeurs français réunis, 1976), dans le Minnesota. Tous ont été réédités aux éditions Gallimard, en 2021, en un seul volume intitulé Villes.
En 1981, Miroirs (Gallimard), composé en chapitres intenses et brefs, est déjà une autobiographie par fragments éclatés, marquant le début de son exploration de la forme courte. De son écriture empreinte de pudeur, Marcel Cohen n'aura de cesse de s'attacher aux petits rien du quotidien comme aux souvenirs, réflexions et rencontres.
En 2013, dans le premier volume de Sur la scène intérieure : faits, Marcel Cohen, réunit ainsi les souvenirs et toutes les informations qu'il a pu récolter sur son père, sa mère, sa sœur, ses grands-parents paternels, ses oncles et sa grand-tante, disparus à Auschwitz en 1943 et 1944. Dans cet ouvrage, Prix Wepler-Fondation La Poste 2013, la mémoire se mêle au silence, aux lacunes et à l'oubli.
Dans Autoportrait en lecteur (Eric Pesty éditeur, 2017), l'écrivain dresse un portrait de lui-même et un répertoire de ses convictions intimes à partir d'extraits de lectures, de Wallace Stevens à Marcel Proust en passant par Georges Perec et Boris Cyrulnik.
Une œuvre riche et reconnue
Récompensé du Grand Prix de Littérature Paul Morand 2024 pour l'ensemble de son œuvre, Marcel Cohen avait décidé de faire don des 45 000 euros du prix à la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme. Par ailleurs Prix Jean Arp de Littérature Francophone (2013), sa reconnaissance s'opère aussi sur le plan universitaire avec plusieurs travaux qui lui sont consacrés, comme Lire Marcel Cohen, de Jérémie Majorel et Marie-Jeanne Zenetti (Hermann, 2021).
Dans La sphère de Magdebourg, annoncé pour le 2 octobre aux éditions Fario et conçu dans le cadre d'un cycle de conférences tenu en 2011 sur le thème « Écrire la catastrophe : témoignage et fiction », Marcel Cohen, auteur d'une trentaine d'ouvrages, explore sa façon d'écrire, ainsi que le recours à la fiction quand l'écrivain n'est pas directement témoin ou historien.
« L’écrivain est embusqué derrière l’anonymat du caractère d’imprimerie, le papier, l’épaisseur de son livre, etc. C’est sa vocation profonde de rester absent, tout en cherchant à être le plus authentiquement présent. », déclarait Marcel Cohen en 2017 dans un entretien avec Roger-Yves Roche pour la revue En attendant Nadeau. On pourrait même dire que c’est son absence qui le rend présent : le superflu (couleur des yeux, son de voix, mauvais caractère, façon de s’habiller, etc.), fort heureusement, ne nous gêne plus. Kafka va beaucoup plus loin : il prétend qu’on ne peut commencer à lire un écrivain que lorsque celui-ci est mort. Il s’est alors totalement effacé derrière son livre. »
