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Francfort : dix ans qui ébranlèrent l’édition mondiale

Le stand collectif chinois à Francfort 2014. - Photo OLIVIER DION

Francfort : dix ans qui ébranlèrent l’édition mondiale

Publié depuis 2007, le classement annuel Livres Hebdo de l’édition mondiale permet d’évaluer les transformations que celle-ci a connues en une décennie marquée par la révolution numérique et la crise de 2008. Analyse à la veille de la 68e Foire internationale du livre, du 19 au 23 octobre à Francfort.

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Par Fabrice Piault, Marine Durand,
Créé le 14.10.2016 à 00h00,
Mis à jour le 14.10.2016 à 13h23

Plafonnement du développement du livre numérique homothétique, redynamisation du livre imprimé, meilleure orientation de l’activité sur plusieurs des principaux marchés internationaux… Ces signes enregistrés depuis l’an dernier auront-ils un impact sur le climat des échanges la semaine prochaine, du 19 au 23 octobre, à la 68e Foire internationale du livre de Francfort ? La manifestation, dont la France sera l’invitée d’honneur l’an prochain, attend quelque 170 000 exposants et visiteurs professionnels de 130 pays, mais elle revient de loin. A la fin des années 2000, beaucoup voyaient le grand rendez-vous de l’édition condamné par la multiplication des échanges numériques tout au long de l’année, qui relativisait son importance dans les négociations de droits. La crise financière de 2008 avait achevé de la fragiliser en incitant les exposants à réduire la voilure.

Le centre des droits, Foire de Francfort 2015. - Photo OLIVIER DION

Inauguré en 2007, sur la base des données de 2006, le Classement Livres Hebdo de l’édition mondiale (1) permet de mesurer l’ampleur des transformations survenues dans le secteur à l’échelle de la décennie. Elles touchent non seulement son organisation, ses structures, mais aussi la personnalité de ses principaux acteurs et les formes de sa production. A dix ans d’intervalle, l’évolution du "Top 10" des principaux groupes d’édition, ordre dont on aurait pu imaginer qu’il resterait relativement stable sur la durée, souligne elle-même les bouleversements intervenus. Trois des dix groupes dominant le classement de 2016, China South, Phoenix et Planeta, ne figuraient pas au Top 10 en 2007. Et à l’exception notable de Wolters Kluwer et d’Hachette Livre, les sept autres leaders, dont les positions respectives ont bougé, ont tous changé de nature, de périmètre, de propriétaire et-ou de nom.

1. Trois éditions en une

Principal changement dans le paysage éditorial, provoqué par les impacts différenciés du numérique sur les divers segments de l’édition : la spécialisation des grandes entreprises du secteur, qui se répartissent de plus en plus suivant trois catégories distinctes, aux dynamiques de développement et aux intérêts propres. L’édition professionnelle, l’édition d’éducation et l’édition généraliste (dite "trade" en anglais) composent un ensemble désormais tricéphale.

L’édition professionnelle, emmenée par Thomson Reuters, RELX et Wolters Kluwer est la première à s’être distinguée au travers d’une mutation numérique qui l’a vue émerger, au-delà de l’édition, comme fournisseuse de services même si plusieurs groupes développent aussi une production universitaire. Elle comprend aussi bien une poignée de géants qu’une multitude d’entreprises spécialisées de toute dimension, comme la britannique Informa, le français Lefebvre Sarrut ou les allemands Haufe et Weka. Le numérique significatif mais encore minoritaire dans leur activité il y a dix ans y est devenu largement majoritaire.

D’autres groupes, dont certains tels Wiley, Cengage ou McGraw-Hill réalisent désormais entre un tiers et la moitié de leur chiffre d’affaires avec le numérique, se sont au contraire recentrés sur l’éducation. Pearson, numéro un mondial de l’édition, a fusionné sa branche généraliste Penguin au sein de Penguin Random House (Bertelsmann), dans lequel il ne détient plus qu’une participation minoritaire, afin de mieux se concentrer sur un secteur éducatif dopé par les marchés émergents. Le recentrage touche aussi McGraw-Hill Education, Wiley, Cengage ou le finlandais Sanoma. Springer Nature est né de la fusion de Springer avec la branche scientifique du groupe allemand Holtzbrinck, majoritaire au sein du groupe fusionné, mais désormais concentré sur l’édition généraliste. De même, l’espagnol Santillana a préféré céder à Penguin Random House ses activités dans la littérature générale pour se consacrer au domaine éducatif.

Bonnier, Mondadori, Média-Participations en vedette

Dans le cadre des "CEO Talks", qu’ils organisent depuis près de dix ans à la Foire du livre de Francfort avec la coopération du Business Club de la Foire, Livres Hebdo et ses partenaires pour la publication internationale du Classement de l’édition mondiale, Buchreport (Allemagne), Publishers Weekly (Etats-Unis), Bookdao (Chine), The Bookseller (Royaume-Uni) et PublishNews (Brésil) recevront cette année les dirigeants de trois groupes, suédois, italien et français.

• Mercredi 19 octobre, de 14 h à 15 h, hall 4.2, salle Dimension, Jacob Dalborg, directeur général de Bonnier, répondra aux questions des rédacteurs en chef des six magazines et sites Web partenaires du Classement mondial sur la stratégie de développement du grand groupe suédois, notamment à l’international.

• Jeudi 20 octobre, de 14 h à 15 h, hall 4.0, Business Club Stage, les responsables des magazines et sites Web professionnels partenaires interrogeront deux éditeurs. Massimo Turchetta, directeur général de Rizzoli Libri Trade, présentera les orientations de cette branche éditoriale, issue de RCS, qu’il dirige désormais au sein du géant italien Mondadori. Claude de Saint Vincent, directeur général du groupe français Média-Participations, expliquera la stratégie éditoriale et multimédia du leader de l’édition de bandes dessinées en Europe, qui se développe également sur le marché chinois. F. P.

Évolution du chiffre d’affaires des 50 premiers groupes

Source : Livres Hebdo - En millions d’euros

Après une longue période de stagnation, renforcée par la crise de 2008, le chiffre d’affaires cumulé des 50 premiers groupes d’édition du monde repart à la hausse depuis deux ans en raison d’un meilleur climat économique et d’une accélération des concentrations. Sur dix ans, de 2006 à 2015, il a crû de 23,9 %.

Répartition par pays des 50 premiers groupes

Source : Livres Hebdo

Si les Etats-Unis contrôlent le plus grand nombre de grands groupes d’édition, la majorité des 50 premiers groupes appartient à un pays européen (Allemagne, France et Grande-Bretagne en tête). La Chine est parvenue, à coups de fusions de ses maisons d’Etat, à imposer 5 groupes dans le Top 50.

Les groupes d’édition généraliste, eux, ne conservent plus que des activités résiduelles et marginales dans le secteur professionnel. En dépit de quelques contre-exemples (Hachette Livre, Planeta), ils se sont souvent également retirés de l’édition d’éducation, à l’instar de l’américain Scholastic. En revanche, ils contribuent à internationaliser des secteurs pourtant longtemps réputés essentiellement nationaux, comme la littérature, en faisant émerger des best-sellers et des lignes éditoriales transnationales dans le pratique, la cuisine ou la littérature jeunesse.

2. Les concentrations toujours

Dans toutes les catégories, le mouvement de concentration de l’édition s’est trouvé relancé, notamment sous la pression de la crise de 2008. Les fonds d’investissement sont à la manœuvre, qui ont provoqué des restructurations dans de nombreux groupes, de McGraw-Hill et Cengage à Springer et Houghton Mifflin Harcourt. La formation du colosse Penguin Random House s’est accompagnée du rachat d’Editis par Planeta, de Flammarion par Madrigall, de AST par Eksmo, de Harlequin par HarperCollins, de RCS Libri par Mondadori, entre autres. Et les grands groupes chinois ont émergé par la fusion de multiples maisons d’Etat. De façon symptomatique, dans une période de croissance somme toute modeste des marchés du livre, hors des pays émergents, l’activité des 50 plus grands groupes du monde a fait un bond de 23,9 %, de 50,6 à 62,7 milliards d’euros à dix ans d’intervalle.

3. Un monde plus large

Dans le même temps, le monde éditorial s’est élargi avec le développement accéléré des "Brics" (Brésil, Russie, Inde, Indonésie, Chine, Afrique du Sud). En dix ans, le Classement Livres Hebdo de l’édition mondiale a vu apparaître en son sein des groupes chinois (China South, Phoenix, China Publishing Group, Zhejiang, China Education), russes (Eksmo-AST) et brésiliens (Somos Educação, Editora FTD). Parallèlement, les groupes d’édition des pays développés ont renforcé leur position dans les pays émergents, par implantation directe ou via des sociétés mixtes telles que Hachette Phoenix en Chine.

4. Des stratégies vraiment internationales

Aussi, dans une industrie éditoriale qui insistait volontiers il y a dix ans sur son caractère essentiellement national, voire local, a-t-on vu apparaître de véritables stratégies de développement internationales qui visent à la maîtrise des droits d’édition sur un maximum de marchés nationaux. Hachette mise d’abord sur un essor par marchés linguistiques (principalement anglais, français et espagnol, mais aussi arabe, chinois ou russe) tout en affichant, pour sa division fascicules, une vision globale. Les grands groupes professionnels et d’éducation envisagent des produits et des services optimisés et rentabilisés à l’échelle mondiale. HarperCollins s’appuie sur l’exceptionnel réseau planétaire d’Harlequin, racheté en 2014, pour assurer de nouveaux débouchés à ses catalogues.

Du coup, Francfort retrouve du sens, sinon pour la signature de contrats, du moins pour le contact, la rencontre, l’échange d’informations, l’évaluation, l’affinage des stratégies. On pourra le vérifier la semaine prochaine. F. P.

(1) Ce classement produit par Livres Hebdo est repris sous licence par nos confrères Buchreport (Allemagne), Publishers Weekly (Etats-Unis), Bookdao (Chine), The Bookseller (Royaume-Uni) et PublishNews (Brésil). Voir le classement 2016 dans LH 1094, du 26.8.2016, p. 34-43.

Francfort 2017 : où en est-on ?

A la veille de la conférence de presse qui lancera, jeudi 20 octobre à Francfort, en présence de Manuel Valls et d’Audrey Azoulay, l’invitation d’honneur de la France à la Foire 2017, Livres Hebdo fait le point sur l’état de préparation de l’opération.

Paul de Sinety, commissaire général. - Photo VINCIANE VERGUETHEN/INSTITUT FRANÇAIS

Le Premier ministre Manuel Valls, la ministre de la Culture Audrey Azoulay, la directrice générale déléguée de l’Institut français Anne Tallineau et Paul de Sinety, commissaire général de l’invitation d’honneur de la France à la Foire du livre de Francfort 2017, présenteront, jeudi 20 octobre au matin à Francfort, en présence du directeur de la manifestation, Juergen Boos, les grands axes de l’opération France à Francfort 2017. Après un retard initial, lié aux hésitations de la France à répondre positivement à l’invitation de la Foire, les principaux éléments du dispositif de préparation d’un événement qui touchera toute l’Allemagne pendant plusieurs mois sont désormais en place.

L’organisation

Mandaté par les ministères des Affaires étrangères et de la Culture et de la Communication, l’Institut français assure la mise en œuvre de l’invitation, en lien avec plusieurs coorganisateurs, le Centre national du livre (CNL), le Bureau international de l’édition française (Bief), le Syndicat national de l’édition (SNE) et l’ambassade de France à Berlin, rassemblés dans un comité de pilotage. "Ma première action a été de mettre en marche le projet et de consolider un comité de pilotage avec les structures coorganisatrices, en associant également des établissements concernés par l’attractivité ou la promotion de la France (Atout France et Business France), ou des organismes travaillant au cœur des échanges franco-allemands : l’Institut français d’Allemagne, l’Office franco-allemand pour la jeunesse (Ofaj), Arte, la BNF", indique Paul de Sinety. Ce comité de pilotage, consolidé au premier trimestre 2016, valide les propositions de programmation du commissaire général et de son équipe.

Plusieurs liens se nouent également avec des partenaires francophones, comme l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), la fondation Pro Helvetia et le Centre Wallonie-Bruxelles, associés à l’opération, mais aussi avec de nombreuses collectivités territoriales : Saint-Etienne, Saint-Etienne Métropole, l’Ecole supérieure de design de Saint-Etienne, Lyon, la région Nouvelle-Aquitaine, Angoulême, la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême et Strasbourg.

Le financement

Si le budget de l’opération France à Francfort n’est pas officiel, il serait, selon plusieurs sources, de l’ordre de 4,8 millions d’euros. Selon Paul de Sinety en tout cas, qui tient "à saluer les soutiens des Affaires étrangères et de la Culture", "environ 70 % du financement proviendra du public. 30 % viendra de financements privés, de partenaires francophones ou de collectivités territoriales françaises". Les partenaires francophones contribuent également aux frais. Le commissaire général a mis en place un club des partenaires participant au financement de l’opération aux côtés des pouvoirs publics. Il est présidé par le président de BNP Paribas, Jean Lemierre.

Le comité artistique

• Coordinatrice générale : Evelyne Prawidlo

• Conseillers littéraires : Alain Mabanckou, Frédéric Boyer

• Conseillère jeunesse : Sylvie Vassallo

• Conseiller bande dessinée : Mathieu Diez

• Conseiller innovation : Vincent Carry

• Conseiller langue française : Xavier North

• Conseiller design : Ruedi Baur

La programmation

Les grands axes de la programmation de "Francfort en français" seront l’innovation, la langue française et le renouvellement des échanges culturels franco-allemands. Ce dernier axe passe par la création prochaine d’un club de réflexion franco-allemand par le SNE et son homologue allemand, dont l’un des objectifs sera de défendre le modèle économique du livre à Bruxelles.

"Nous allons travailler sur une offre culturelle visant à faire connaître les nouvelles générations d’auteurs de langue française, en particulier issus de la diversité, mais aussi nous adresser en priorité aux publics jeunes, en privilégiant la bande dessinée et la jeunesse", indique par ailleurs Paul de Sinety. Il a constitué un comité artistique réunissant différentes compétences pour aider à la programmation.

Le pavillon d’honneur

"Ce sera un pavillon de 2 500 m2 conçu à l’aune de l’innovation et de l’hospitalité, avec différents espaces permettant de présenter des expositions innovantes, particulièrement en bande dessinée et en jeunesse", détaille le commissaire général. Une grande scène-plateau accueillera les rencontres professionnelles et le grand public. Un restaurant prendra place dans le pavillon afin de montrer "l’innovation française en termes de gastronomie". Un espace sera réservé aux éditeurs de la "francophonie du Sud", afin de leur faire bénéficier de cette mise en avant à Francfort 2017.

Le calendrier

Jeudi 20 octobre : conférence de lancement dévoilant les grandes lignes de la programmation, quelques précisions sur l’architecture du pavillon d’honneur, et les noms de quelques partenaires financiers. Dimanche 23 octobre, Marie NDiaye représentera la France à la cérémonie de clôture de la Foire de Francfort 2016.

Février 2017 : début des festivités à l’occasion de l’Année française en Allemagne, avec de nombreux événements pluridisciplinaires.

Mai 2017 : lancement par le Bief d’un nouveau programme de Fellowship Paris-Francfort, en partenariat avec la Foire du livre de Francfort et l’Office franco-allemand pour la jeunesse, s’adressant à de jeunes libraires et professionnels de l’édition.

Juin 2017 : conférence de presse à Francfort pour dévoiler les plans du pavillon d’honneur et la liste des 60 à 70 auteurs français invités officiels.

11 octobre 2017 : ouverture de la Foire de Francfort 2017 avec la France comme invitée d’honneur. M. D.

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