Sur les stands de la Foire du livre jeunesse de Bologne, qui se tenait du 13 au 16 avril, un basculement est à l’œuvre. Confrontés à un recul préoccupant de la lecture désormais international, les professionnels du secteur explorent de nouvelles pistes. Leur réponse : une génération de formats hybrides détournant les codes classiques du roman, de la bande dessinée et du livre illustré, pour remettre l’image, pensée comme une porte d’entrée vers le texte, au centre de l’expérience de lecture.
Dans ce contexte, la fiction ado classique adressée aux 8-12 ans, semble reculer. Concurrencée par la romance et boudée par une partie du public adolescent, elle cède progressivement du terrain à des formats plus visuels. C’est précisément à cet endroit que le livre illustré et la bande dessinée prennent le relais, sous des formes qui s’éloignent de l’album traditionnel, jugé trop « enfantin » par les préadolescents. Un éditeur évoque même le cas d’un groupe suédois, Bosnier, qui délaisserait la fiction ado au profit du développement d’un « manga made in Suède ».
Lire aussi : « Marché du livre jeunesse : Comment le middle-grade se réinvente »
Un constat partagé par une cohorte de professionnels (Hachette France, WSOY pour la Finlande, Piemme pour l’Italie, Carlsen pour l’Allemagne et Kinneret pour Israël), rassemblés autour de la scout et autrice Natasha Farrant. Tous se sont accordés sur l’essor des formats hybrides, l’importance de l’humour, ainsi que l’influence de tendances comme la K-pop, devenue un marqueur générationnel fort. « Le roman illustré est une tentative de réponse, un tremplin vers la lecture », a souligné Natasha Farrant.
Depuis plus de 20 ans, Natasha Farrant est en quête de parutions et de nouvelles tendances pour plusieurs pays, notamment européens.- Photo ECPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
En Italie, ce sont des formats courts, très visuels et plein d’humour, empruntés aux « joke books » anglo-saxons, qui séduisent un lectorat « middle grade » (8-12 ans) de plus en plus difficile à capter. L’éditeur Il Castoro en a fait l’un de ses axes forts, notamment avec Diario di una Schiappa de Jeff Kinney (Le journal d’un dégonflé, en français, chez La Martinière Jeunesse) ou encore la « graphic novel » Il Club Delle Baby-sitter d’Ellen T.Crenshaw. Dans la même logique, Piemme a publié en italien la série New Girl de Cassandra Calin, issue du catalogue Scholastic et de son label Graphix, qui accueille notamment Dav Pilkey, vendeur de million d’exemplaires.
La BD jeunesse, locomotive du renouveau
Dans le sillage de ces transformations, un autre segment, qui fait le choix de renouveler la fiction ado, connaît également une forte ascension : la romance destinée aux préadolescentes autour de 10-13 ans. Pour répondre à cette demande précoce, des éditeurs comme Rageot (Mon cœur Corée de Véronique Delamarre) ou Albin Michel Jeunesse, avec son label « Teen romance », développent désormais des romances dites « clean », simplifiées et fréquemment illustrées. De leur côté, les éditions La Doux lancent en mai Gloss, leur label de romance pour « tweens ».
Dans ce paysage en recomposition, la bande dessinée jeunesse, elle aussi, s’impose comme un moteur de croissance. « Le graphic novel est aujourd’hui un formidable levier d’acquisition de nouveaux lecteurs », analyse Ainara Ipas Bastard, directrice du développement et de l’international chez Bayard Jeunesse.
A Bologne, Bayard jeunesse et Milan jeunesse misent sur des héros bien identifiés à l'international.- Photo ECPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Notre fer de lance est clairement la BD », affirme Louis-Pascal Deforges, directeur commercial de Bayard et Milan jeunesse, citant le succès de la collection BD Kids. Revendiquant un format souple et accessibble, celle-ci gagne désormais de nouveaux territoires comme l’Espagne, où la demande progresse, avec des séries emblématiques aussi emblématiques Mortelle Adèle, Ariol, Tom-Tom et Nana ou Émile & Margaux, « qui ont largement contribué à notre croissance à deux chiffres ces dernières années ».
De nouveaux entrants
À Bologne, cet engouement pour le segment se matérialise également dans les allées du « Comics Corner », cet espace dédié au 9e art, en constante expansion depuis son inauguration en 2020. Certains éditeurs comme Mediatoon ont même choisi de renoncer au stand France Livre pour s’y installer de manière pérenne. Un autre indicateur de cet intérêt grandissant se traduit, naturellement, avec la catégorie « Comics » des BolognaRagazzi Awards qui, cette année, a récompensé Le journal de Samuel d’Émilie Tronche.
Cette année, le Comics Corner a accueilli plus de 100 éditeurs de BD venus de 30 régions du monde.- Photo ECPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« En l’absence du festival d’Angoulême, certains éditeurs sont venus spécialement pour la BD », note Lina Di Flaminio, chargée de droits chez Delcourt. « J’ai le sentiment que des éditeurs étrangers jusque-là quasi-indifférents s’y intéressent vraiment pour la première fois », complète Julia Skorcz, chargée de droits chez Glénat. Après avoir été déclinée en 16 langues, la série phénomène Brume, par exemple, intéresse désormais des acteurs émergents tels que la Bulgarie, la Grèce et la Hongrie. Même constat avec la saga Lou ! de Julien Neel, qui sera entièrement rééditée au Danemark chez Forlaget Zoom.
Des formats hybrides au service d’une expérience de lecture
Au-delà de la BD, c’est toute une palette de formats hybrides qui se développe. Chez Père Fouettard, qui souffle la première bougie de sa collection BD, ce sont des titres au format souple, à mi-chemin entre album illustré et BD, à l’instar de Préanimal, qui rencontrent un écho international. La maison s’apprête également à lancer une collection de romans illustrés, inaugurée avec In your skin de Adèle Tariel et Haemi de Nathalie Biston.
« La culture de l’image est très forte, mais j’avais aussi envie de proposer des récits moins sages, moins marketés pour le scolaire, pour vraiment parler aux jeunes lecteurs », explique Florent Grandin, son fondateur. Une tendance également observée par L’Ecole des loisirs. « La problématique de la lecture agite tout le monde. On observe un décrochage de plus en plus tôt dans le middle grade, autour de 8-9 ans, c’est-à-dire à partir du moment où le jeune lecteur commence à être autonome », observe Marie Labonne, directrice du département Romans de la maison.
Sur le stand du pôle jeunesse d'Editis, qui gère les droits de l'oeuvre de Mr Tan & Co, dix marques éditoriales sont représentées.- Photo ECPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Pour y répondre, la maison envisage de déployer plus largement les formats fragmentés, ou chapter books, habituellement destinés aux premières lectures. Elle mise aussi sur des objets éditoriaux fortement travaillés sur le plan graphique. « Aujourd’hui, on entre aussi dans le livre par l’objet. Il faut proposer quelque chose avec un effet “whaou” », ajoute-t-elle, citant le succès de l’ouvrage Les Mémoires de la forêt.
« La fiction peine plus que l’illustré »
Cette dynamique se confirme également du côté d’Editis. Le groupe bénéficie notamment du succès de Mortelle Adèle, série qu’il distribue et dont il gère désormais les droits pour Mr Tan & Co. « Il est certain que sur le middle-grade, la fiction peine plus que l’illustré. À l’international, les éditeurs recherchent des identités graphiques fortes et des œuvres comme Mortelle Adèle, qui font lire des milliers d’enfants », assure Julie Tillet, directrice des cessions de droits pour le pôle jeunesse d’Editis.
Reste une interrogation : ces nouveaux formats sont-ils appelés à compléter le livre traditionnel ou à s’y substituer ? Une chose est sûre : pour capter une génération de plus en plus accaparée par les écrans, l’édition jeunesse doit désormais se réinventer. En images autant qu’en mots.




