Décès du dessinateur et illustrateur Tomi Ungerer | Livres Hebdo

Par Vincy Thomas, le 09.02.2019 à 14h23 (mis à jour le 11.02.2019 à 12h30) Disparition

Décès du dessinateur et illustrateur Tomi Ungerer

Tomi Ungerer - Photo WIKICOMMONS

Laissant une œuvre monumentale de 140 livres et 40000 dessins, Tomi Ungerer s'est éteint à l'âge de 87 ans.

Le dessinateur, auteur et illustrateur français Tomi Ungerer est mort à l'âge de 87 ans dans la nuit de vendredi à samedi à Cork en Irlande, au domicile de sa fille, a appris l’AFP auprès de son ancien conseiller, Robert Walter.

Tomi Ungerer a quitté la France en 1956. Ce trilingue a vécu aux Etats-Unis, puis à Terre-Neuve au Canada avant de s’installer en Irlande depuis 47 ans. « C’est un pays sans arrogance, sans différence entre classes sociales. Vous pouvez parler avec un chirurgien ou un universitaire comme avec un paysan » disait-il dans un récent entretien au journal Libération.

L'absence du père, la présence des Nazis

Né le 28 novembre 1931 à Strasbourg, sous le nom de Jean-Thomas Ungerer, il était considéré comme un des plus grands dessinateurs et artistes graphiques du XXe siècle. Observateur lucide, satiriste, joueur, et auteur jeunesse de renommée mondiale grâce à ses livres Les trois brigands (1961) et Jean de la Lune (1966), tous deux adaptés au cinéma, Tomi Ungerer était issu d’une lignée d’horlogers. La mort de son père, artisan, artiste et historien, quand il avait quatre ans a été sa première colère. Il lui a rendu hommage dans De père en fils (Nuée bleue, 2002, épuisé).

De cette jeunesse en Alsace, il a aussi le souvenir de la germanisation imposée par l’occupation des nazis, et l’endoctrinement qui l’accompagnait. Il en découlera A la guerre comme à la guerre (L'Ecole des loisirs, 2002). A la sortie de la guerre, il sillonne la France à vélo, échoue au bac et s’en va faire le tour du monde avec des moyens de fortune.
 
Photo DIOGENES VERLAG AG, ZURICH
Sa fortune commencera en 1956 quand il débarque à New York avec son carton de dessins. Il travaille alors pour le New York Times, Esquire, Life et Harper's Bazaar, rencontre Ursula Nordstrom aux éditions Harper & Row, qui lui ouvre les portes de la littérature jeunesse, et s’enrichit avec ses activités de publicitaire ou d’affichiste. On se souvient notamment des affiches sur la guerre du Vietnam ou Black Power/White Power, contre le racisme. Tom Ungerer a expérimenté le collage, la peinture, l’écriture, le dessin, passant de la littérature jeunesse à l’érotisme. C’est d’ailleurs la parution de Fornicon en 1969 qui va le chasser des Etats-Unis. Impossible d’être auteur jeunesse et « pornographique ».

Ses livres jeunesse connaissent aussi rapidement le succès. Jamais mièvres, il use de tous ses talents pour leur donner une singularité, rappelant dans une interview : "Il n'existe rien de mieux qu'un nouveau mot pour stimuler un imaginaire." Son imaginaire semblait sans fin. Il ne se sépare jamais de son petit calepin où il crayonne sans cesse.
 

Tomi Ungerer en 13 livres


Depuis Les Mellops font de l’avion, dont il est l’auteur et l’illustrateur, et The brave coward d’Art Buchwald, dont il est l’illustrateur, ses deux premiers ouvrages parus chez Harper & Brothers en 1957, Tomi Ungerer a laissé une œuvre gigantesque, principalement publiée en France à L’Ecole des loisirs et en langue allemande chez l’éditeur zurichois Diogenes Verlag. De nombreux ouvrages sont actuellement épuisés.
 
L’Ecole des loisirs s’apprête à rééditer dans sa collection « Les lutins » en mars et avril Papaski (1992) et Amis-amies (2007). Parmi les récentes publications en France, l’éditeur a aussi réédité Pas de baiser pour maman (collection « Mouche », 2016) et le long-seller Les trois brigands en 2017. Il a aussi sorti en mars Ni oui, ni non, où l’artiste répond à 100 questions philosophiques posées par des enfants.
 
Ces trois dernières années, Les Cahiers dessinées ont aussi fait un grand travail de transmission de son patrimoine graphique en publiant Pensées secrètes (2016), recueil de dessins d’humour noir, In extrémis (2018), recueil plus politique et social, et surtout l’album satirique The Party (novembre 2018), inspiré de ses observations des élites new-yorkaises dans les années 1960.
 
Le Cherche Midi avait également réédité en 2014 ses réflexions humoristiques sur l'art, les femmes, la société, l'histoire et la littérature compilées dans Vracs (2001).
 
Parmi sa bibliographie, notons aussi l’Alsace croquée par l’auteur, avec des textes de Paul Boeglin dans Mon Alsace (Nuée bleue, 1997), le beau livre Photographie 1960-1990, rassemblant des photos impromptues, des portraits de famille, des photos érotiques, des macro-photos, un pot pourri d'un dessinateur de livres d'enfants (Brausdruck, 1990) et bien sûr Jean de la lune, réédité à L’Ecole des loisirs l’an dernier et disponible également en édition trilingue chez Nuée bleue (2014) sous le titre’s Mondmannele.


Si sa notoriété est rapidement internationale, il n’oublie jamais ses origines alsaciennes. Dès le milieu des années 1970, il commence à effectuer des donations de ses œuvres personnelles et de jouets à la ville de Strasbourg. De même, il ne cesse de défendre le particularisme et le bilinguisme en Alsace, construit le monument "L’aqueduc de Janus" pour le bimillénaire de Strasbourg en 1988 et s’investit dans différents cercles et associations locales autant que dans le rapprochement franco-allemand.

Universaliste et provocateur, Tomi Ungerer laisse une œuvre monumentale (140 ouvrages, près de 40000 dessins). Lauréat du prestigieux prix Hans Christian Andersen, grand prix national des Arts graphiques, prix de l’Académie de Berlin, il a été l’objet de plusieurs documentaires (dont L'esprit frappeur de Brad Bernstein en 2012) et certaines planches s’arrachent à 70000 euros dans les ventes aux enchères. Strasbourg a ouvert un musée qui lui est consacré de son vivant en 2007.

De Jean de la Lune, où il était le narrateur dans l’adaptation animée au cinéma (2012), il a rappelé dans Le Monde: "Jean de la Lune, c'est moi. C'est l'éternelle histoire de celui qui est différent des autres. Par ailleurs, je suis très sensible à l'influence de la Lune, laquelle, quand elle est pleine, me met dans des états de grand désespoir ou de grande inspiration."
 
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