Décryptage

Comment adapter les classiques de la littérature française pour les rendre accessibles?

Molière, par Mignard - Photo MUSÉE CARNAVALET, PARIS

Comment adapter les classiques de la littérature française pour les rendre accessibles?

En 2019, le centre francophone Drameducation réécrit cinq pièces de Molière. Des réadaptations assez communes dans le monde de l'édition et notamment dans la jeunesse. Entre appareil critique et transpositions fantaisistes, l'objectif affiché est le même : rendre les récits classiques accessibles à notre époque.

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Par Dahlia Girgis,
Créé le 02.04.2021 à 17h16,
Mis à jour le 02.04.2021 à 19h27

"Nous sommes dans Molière, mais au XXIe siècle", déclare Jan Nowak, directeur et fondateur de Drameducation. Fondé en 2011 en Pologne, Drameducation est un Centre international de théâtre francophone qui promeut l’apprentissage de la langue française. Parmi son projet, une résidence d’écriture qui regroupe, pendant 10 jours, dix auteurs chargés d’écrire 10 pièces. Le projet est né en 2015 à la demande de professeurs de français en langue étrangère. En 2019, le centre s’attaque aux pièces de Molière. Dix pièces réécrites sont éditées à 100 exemplaires par la maison d'édition Drameducation.

Cette année, cinq nouvelles pièces de l’auteur sont retravaillées par des auteurs de la Comédie-Française. Plusieurs parutions sont prévues en septembre. La consigne est simple : "L'enfant qui ne parle pas bien français doit pouvoir se retrouver dans l’histoire et comprendre de quoi la pièce parle", défend Jan Nowak, qui s’est étonné de la controverse provoquée début février. Certaines personnalités avaient ainsi dénoncé la simplification des textes de Molière par l'institution. Selon eux, ce nivellement pas le bas revenait à dégrader le texte original. Ainsi, une publication de France Culture sur les réseaux sociaux, provocatrice mais, du coup, mal interprétée, à laisser penser que les textes de Molière seraient devenus "trop ardus pour les écoliers d'aujourd'hui". 
 

Un phénomène ancien

Pourtant les adaptations, notamment dans la jeunesse, ne sont pas des phénomènes nouveaux.  Ce qui a évolué, c’est la manière dont la "réécriture" se fait. "Les scrupules pour une traduction de qualité apparaissent au XXe avec des éditions comportant un appareil critique composé par exemple de notes ou d’une préface", explique Patricia Eichel-Lojkine, professeure de littérature française à l'université du Mans. Pour elle, il ne s’agit ni d’une traduction, ni d’une adaptation mais d’une "translation".

Auparavant, ce qui compte c’était de faire vendre. Les œuvres classiques, à l’instar de Molière, deviennent des marques.  "Soit il s’agit de vendre, soit il y a une plus grande rigueur éditoriale", résume l’enseignante, spécialiste du XVIe siècle. Selon elle, déontologiquement, il est acceptable de réadapter n'importe quelle œuvre, du moment que cela est précisé sur l'ouvrage.

L’auteure Isabelle Nières-Chevrel analyse différents types d’adaptation dans Dictionnaire du livre de jeunesse (Editions du Cercle de la librairie, 2013). "Elles peuvent aller d’un simple montage de larges extraits (à la manière de ce qu’on peut trouver dans les manuels de littérature) à des coupes systématiques et non repérables (descriptions, personnages et intrigues secondaires) jusqu’à la recomposition de l’ensemble, voire à des ajouts sans liens avec le texte initial." A la manière d'une adaptation pour le cinéma, qui doit composer avec le langage de l'image et du son. De Cyrano, scénarisé par Jean-Claude Carrière, à Beaucoup de bruit pour rien, de Kenneth Branagh, aucun classique ne peut échapper à la trahison du texte.

Faciliter l'appropriation de l'oeuvre

L’écrivaine rappelle dans son ouvrage l'argument du philosophe Marc Soriano. L’adaptation peut être envisagée "comme un processus de démocratisation culturelle dans un système scolaire qui donne trop inégalement accès à la richesse du patrimoine". Auteur du Guide de littérature pour la jeunesse (Flammarion, 1975), la pensée de Marc Soriano est appliquée de nos jours dans le cadre scolaire.

En témoigne l’initiative de Françoise Cahen, enseignante au lycée Maximilien Perret, à Alfortville. Pour aider ses élèves de première et de seconde à s’approprier des "classiques" de la littérature française, des travaux d’adaptation sont mis en place. Elle propose par exemple de réécrire l'œuvre de Maupassant, Bel-Ami. Publié en 1885, l’auteur trace l’histoire de Georges Duroy, surnommé Bel-Ami. Ce dernier doit son ascension sociale aux femmes qui succombent à son charme irrésistible.

Au lycée Maximilien Perret, l’enseignante propose l’exercice suivant : "Et si Internet avait existé au temps de Bel-Ami ?" George Duroy se retrouve ainsi sur Tinder, Twitter, en Une du Parisien, ou encore accusé de viol. "Le personnage est accusé d’avoir commis un viol et les élèves ont monté une association de victimes de viol. Ce sont des idées nouvelles et pertinentes par rapport à la personnalité des personnages". Le travail apparaît ensuite sous forme de livre numérique. Malgré ces transpositions fantaisistes, le programme scolaire classique se poursuit. "Cela ne veut pas dire que nous ne faisons pas attention à l'histoire et aux différents courants littéraires. Nous faisons en parallèle des commentaires de textes traditionnels."

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