Photo PETER DRUBIN

Au mois d'août, alors que sortira en France son troisième roman, Le bruit des choses qui tombent, qui promet d'être l'un des temps forts de cette prochaine rentrée littéraire, la vie de Juan Gabriel Vásquez va basculer. Après seize ans d'absence, d'exil à Paris tout d'abord, puis en Belgique et enfin, depuis 1999, à Barcelone, il va retourner vivre dans son pays natal, la Colombie. Des raisons d'un si long exil, il ne dit rien, si ce n'est que, ayant décidé d'abandonner le droit à Bogotá pour devenir écrivain, il n'envisageait pas de pouvoir l'être ailleurs qu'à Paris, comme en son temps le fit son maître, Mario Vargas Llosa. Ce qu'il tait toutefois, c'est combien il fut difficile d'avoir 15 ou 20 ans dans un pays gangrené par la violence, l'anarchie barbare née du narcotrafic. Il le tait pour mieux l'écrire. C'est ce qui fait tout le prix de cet ample et réflexif Bruit des choses qui tombent.

Dans le Bogotá d'aujourd'hui, un homme de 40 ans, Antonio Yammara, se souvient de l'assassinat, quinze ans auparavant, d'un certain Ricardo Laverde, qu'il connaissait à peine, fréquentant la même salle de billard. Un jour qu'il faisait quelques pas en sa compagnie, deux tueurs à moto s'approchèrent, abattant Laverde et blessant grièvement Antonio. Pour lui, dont la compagne attend alors leur premier enfant, plus rien ne sera comme avant et, pour renouer le fil tranché de sa propre vie, il devra se confronter aux énigmes de Laverde et à celles d'une ville, d'un pays, dont la seule foi est désormais la violence mafieuse et politique.

Un écrivain d'intérieurs

"Je suis parti, pour ce livre, d'une image de ma jeunesse. Un jour où j'étais à la Maison de la poésie à Bogotá, j'ai observé un homme qui écoutait une cassette audio, un casque sur les oreilles, et pleurait toutes les larmes de son corps. Je ne savais rien de cette détresse, si ce n'est que la poésie ne devait pas en être la cause... J'ai "tourné" autour de cette image sans vraiment parvenir à grand-chose, jusqu'à ce qu'un jour de 2009, dans un journal, je lise un article sur un hippopotame échappé du zoo personnel de feu le narcotrafiquant Pablo Escobar, que la police de la ville avait dû abattre. >C'est là que je me suis souvenu des années 1980, de la façon dont Escobar et ses sbires avaient "rythmé" mon adolescence (et celle de tous les Colombiens). J'avais vécu mon temps de l'innocence dans un pays coupable..."

Encore convient-il de préciser que Le bruit des choses qui tombent ne sacrifie pas à la fresque "cinémascope" pleine de bruit et de fureur. C'est, au contraire, un récit intimiste, merveilleusement construit, où le narcotrafic n'est qu'un préalable à une réflexion douloureuse et mélancolique sur l'identité du mal. "Comme je l'ai quitté depuis seize ans, j'ai un rapport avec mon pays qui est un rapport d'enquêteur. Dans le même temps, j'ai fini par comprendre, avec ce livre, l'importance de ne pas comprendre... Et accepté d'être fondamentalement un écrivain d'intérieurs, de chambres et de volets clos."

Un lecteur frénétique

Les amoureux de Vásquez retrouveront ici le sens du mystère et la colère sourde qui parcouraient les pages de son premier roman, Les dénonciateurs (Actes Sud, 2008). Pour chaque roman, dit-il, un autre l'accompagne sur sa table de travail. Pour Les dénonciateurs, c'était Philip Roth. Pour Histoire secrète du Costaguana (Seuil, 2010), Doctorow et Orhan Pamuk. Pour celui-ci, enfin, cela aura été La vie brève de Juan Carlos Onetti et, sans doute plus encore, Gatsby le magnifique. Juan Gabriel Vásquez est un homme-livre, un lecteur frénétique qui n'aime rien tant que se poser des questions d'écriture. C'est ainsi qu'il explique l'amitié qui le lie, à Barcelone, à trois de ses confrères et voisins, le Français Mathias Enard, l'Argentin Rodrigo Fresán et l'Espagnol Javier Cercas. Très admiratif d'Anatomie d'un instant (Actes Sud, 2010) de ce dernier, et convaincu qu'il convient d'écrire un livre "contre" le précédent, il envisage lui aussi d'adopter bientôt une forme hybride, moins romanesque, où se mélangeraient récits de voyages, réflexions personnelles et relatives à l'histoire de l'Amérique latine. Mais lorsqu'on lui demande, convaincu d'une réponse fortement littéraire, ce qui lui manquera le plus de Barcelone, il répond, moins ironique qu'il veut bien le laisser paraître : "le Barça de Pep Guardiola". Juan Gabriel Vásquez est un type qui aime le style en toutes choses...

Le bruit des choses qui tombent, Juan Gabriel Vásquez, traduit de l'espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon, Seuil, 295 p., 20 euros, ISBN : 978-2-02-098501-7, à paraître le 23 août.

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