"Le 12 août, j'achète un livre québécois"

Au Québec, un "Noël en plein été" pour les librairies indépendantes

Photo LIBRAIRIE PAULINES

Au Québec, un "Noël en plein été" pour les librairies indépendantes

Depuis le lancement en 2014 du mouvement "Le 12 août, j'achète un livre québécois", les librairies indépendantes voient leurs ventes grimper en flèche ce jour-là, prises d'assaut par des lecteurs désireux de "lire local". Une appétence pour les littératures du Québec qui se ressent désormais toute l'année.

J’achète l’article 1.50 €

Par Souen Léger,
Créé le 11.08.2021 à 10h25,
Mis à jour le 11.08.2021 à 11h00

Le 12 août, dans les librairies indépendantes du Québec, c'est jour de fête. A l'occasion de l'opération "J’achète un livre québécois" lancée en 2014, des milliers de lecteurs se rendent à cette date en librairie pour y dénicher des perles locales, rencontrer les libraires et les auteurs. 

"C'est un jour marqué au calendrier, entouré plusieurs fois ! On fait particulièrement attention à nos stocks en amont car c'est une grosse journée", se réjouit Philippe Sarrasin, propriétaire de la Librairie de Verdun, au sud de l'île de Montréal. De fait, le 12 août 2020, les ventes de livres ont bondi de 599 % par rapport à une journée dite normale, selon les données de la Société de gestion de la banque de titres de langue française (BTLF) qui suit le marché du livre au Québec. Une envolée qui profite principalement à la fiction québécoise, que ce soit en littérature adulte (+925%), en BD (+486%) ou en jeunesse (+352%).

"Ce qui est impressionnant, c’est que cet événement a été mis en place par deux créateurs, sans encadrement d’organismes professionnels ni soutien gouvernemental", retrace Katherine Fafard, directrice générale de l'Association des libraires du Québec, au sujet de cette journée devenue "la favorite des libraires". A l'initiative de cette désormais tradition, on trouve en effet Patrice Cazeault et Amélie Dubé, deux auteurs jeunesse qui lancent en 2014 un appel en ligne pour mettre en lumière les "plumes extraordinaires" de la province francophone. "Chaque année, on se dit que l’événement finira par s’essouffler et finalement, c’est toujours la meilleure édition. Comme le disent les libraires : c’est Noël en plein été !", assure Katherine Fafard.

Une "place au soleil" pour les auteurs québécois

Et l'édition 2021 devrait battre de nouveaux records, à l'image de l'année faste que viennent de vivre les librairies indépendantes du Québec. Selon le Bilan Gaspard 2020 de la BTLF, les ventes au détail y ont augmenté de 18,3 % en 2020 par rapport à 2019, et plus de la moitié des transactions (52,6%) concernaient des titres publiés par des éditeurs canadiens, majoritairement québécois.

"Attention, il ne s'agit pas d'une opération chauvine mais simplement de dire : 'Hey, on fait plein de belles choses ici, venez voir !'", précise le libraire Philippe Sarrasin. Alors, pour attirer les curieux, on prépare sa plus belle vitrine, 100% québécoise, et on invite des têtes d'affiches, à l'image de l'académicien Dany Laferrière, "un bon ami" de la Librairie de Verdun qui s'y trouvera cette année en séance de dédicace, aux côté de Jean-Philippe Baril Guérard, auteur de Haute démolition (Éditions de Ta Mère, mai 2021) qui rencontre un beau succès au Québec, et de l'écrivaine Marie-Hélène Poitras qui sort un livre jeunesse. "Il y a de plus en plus d'auteurs québécois contemporains qui n'avaient pas leur place au soleil et qui l'ont maintenant, ça fait partie de notre mission de les mettre en avant", plaide le libraire.

Photo PHILIPPE SARRASIN

Plus au nord, à Rosemont, la librairie Paulines affiche en vitrine les photographies des auteurs du coin : l'auteure et illustratrice de livres jeunesse Elise Gravel, la romancière Anaïs Barbeau-Lavalette, ou encore le bédéiste Jean-Paul Eid. "On a environ 150 auteurs qui habitent dans le quartier", estime Sébastien Veilleux, le responsable des achats. "Alors ici, le 12 août c'est aussi une façon d'encourager la culture à Rosemont", poursuit-il.

Photo LIBRAIRIE PAULINES

Une pré-rentrée littéraire

Dans le quartier francophone du Plateau-Mont-Royal, au Port de tête, le 12 août est à la fois un moment fort et le prolongement d'un engagement de longue date. "Hors pandémie, sur les 250 événements que nous organisons chaque année, au moins 200 concernent la littérature québécoise", indique Martin Turcotte, copropriétaire des lieux.

Pour l'occasion, l'équipe soigne la vitrine et des tables exclusivement québécoises, où figurent ses derniers coups de coeur comme le premier roman de Mélanie Michaud, Burgundy (La Mèche, août 2020), et Un café avec Marie (Boréal, mars 2021) de l'anthropologue et homme de radio montréalais Serge Bouchard, décédé en mai dernier. L'avenue du Mont-Royal étant piétonne tout l'été, la librairie pourra recevoir jeudi, en extérieur, le poète québécois d'origine haïtienne Rodney St-Éloi pour le lancement du recueil Nous ne trahirons pas le poème, paru aux éditions Points.

C'est bien l'un des effets de cette vague de consommateurs qui déferle chaque année en librairie à cette date : le 12 août a des allures de pré-rentrée littéraire. "On remarque que des éditeurs font paraître des nouveautés à temps pour le 12 août, afin de profiter de l’achalandage", confirme Katherine Fafard de l'Association des libraires du Québec. 

Cette année, la Fondation pour l’alphabétisation a par ailleurs décidé de ne pas attendre l'automne pour lancer sa campagne "La lecture en cadeau", mais de s'associer au 12 août, quand les librairies sont pleines. Chaque année, à travers cette manifestation, le grand public est invité à faire don d’un livre jeunesse neuf à un enfant défavorisé, dans l’un des quelque 400 points de collecte au Québec. 

Renouveau de l'édition québécoise

La force du 12 août, dans lequel ont embarqué les lecteurs comme les professionnels du livre, est de rayonner bien au-delà de la période estivale. "Les lecteurs franchissent désormais les portes des librairies à l’année en demandant des livres québécois. L’éventail de leurs connaissances des auteurs s’élargit. Je crois qu’ils ont découvert que la littérature d’ici était de grande qualité", affirme Katherine Fafard. "Sur le site leslibraires.ca, on remarque aussi cet engouement à l’année !", complète-t-elle. 

Pour l'acheteur de la librairie Paulines, Sébastien Veilleux, "l'édition québécoise a le vent en poupe". "C'est un cocktail, avance-t-il. Avec le confinement, la notion d'acheter local a pris de l'ampleur. Par ailleurs, il y a de plus en plus d'éditeurs engagés qui proposent des œuvres originales, qui savent aller chercher des auteurs qui ont des choses à dire, le mouvement #metoo a libéré le genre…". Le professionnel voit là "un changement de garde des éditeurs", avec "une nouvelle génération à l'affût des enjeux de société, qui prend des risques, à l'instar de Mémoire d'encrier qui donne la parole à des auteurs d'origines diverses, innue notamment". 

Célébrant la diversité des voix québécoises, le 12 août fait écho à une autre initiative, la Journée du livre haïtien, dont la 13e édition se tiendra le 21 août au Centre N A Rive de Montréal, un centre d'alphabétisation et d'insertion sociale installé dans La Petite-Patrie. Se déroulant sur une journée, ce salon du livre rassemble chaque année une douzaine de maisons d’édition, plus d’une vingtaine d'écrivaines et écrivains haïtiens, et le grand public. Les libraires québécois participent eux aussi à cette manifestation. Cette année, Mémoire d’encrier et les éditions du CIDIHCA ont d'ailleurs préparé des listes de titres incontournables destinées aux libraires.


Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités