C'est dans un Palais Brongniart transformé pour l'occasion en vitrine du groupe Hachette Livre qu'Arnaud Lagardère, président du groupe Lagardère, et Jean-Christophe Thiéry, directeur général délégué d'Hachette Livre, ont tenu vendredi matin leur conférence de presse à l'occasion des premières Grandes Rencontres Hachette. Gratuit et ouvert aux éditeurs tiers, l'événement réunit 20 000 visiteurs inscrits sur trois jours. L’occasion de balayer les enjeux stratégiques du premier groupe éditorial français.
La question du rattachement de Boualem Sansal à la maison Grasset a été confirmée en ouverture de la conférence de presse, Arnaud Lagardère précisant que « jamais, à aucun moment, nous n'avons essayé de débaucher Boualem Sansal » de son éditeur historique Gallimard.
Un désendettement spectaculaire qui ouvre la voie aux acquisitions
Forts d’une baisse de la dette de 2,2 milliards à 1,6 milliard d’euros et d’une capacité d’investissements retrouvée, les dirigeants du groupe Lagardère ont partagé leurs ambitions, explicitement fléchées vers des acquisitions dans l'édition et principalement à l’étranger.
Hachette Livre a déjà accéléré : aux États-Unis, le groupe est devenu le troisième éditeur américain l’été dernier, doublant Simon & Schuster, et a procédé au rachat de la société de services Streamline en 2025.
Aux Pays-Bas, l'acquisition de 999, distributeur de jeux de société, prolonge une stratégie de diversification dans ce segment engagée il y a près de cinq ans. « C’est ce qu’on appelle les nouvelles frontières d’Hachette », a affirmé Arnaud Lagardère, rappelant que « plus personne ne misait sur le livre » aux débuts des années 2000 lorsque le groupe a lancé son offensive américaine avec le rachat de Time Warner Books.
Trois bassins linguistiques, une ambition africaine
La stratégie de croissance repose sur trois bassins linguistiques prioritaires - français, anglais, espagnol - et s'étend vers de nouvelles géographies. Jean-Christophe Thiéry a détaillé deux fronts : l'Amérique latine hispanophone, où Hachette est déjà présent en Colombie et au Mexique via ses activités espagnoles, et l’Afrique.
Ce continent est aujourd'hui limité à un marché du livre de 3 milliards d'euros, équivalent au marché français, selon le dirigeant. « Dans 20 à 25 ans, il y aura 2 milliards d'habitants en Afrique avec un pouvoir d'achat croissant. Si vous proposez des livres écrits par des Africains, qui parlent de choses qui intéressent les Africains, notre intuition c'est que le marché du livre en Afrique décollera », a-t-il développé, en précisant que le digital et le livre audio constituent le vecteur privilégié pour s'affranchir des contraintes logistiques.
Aux États-Unis, une « grosse acquisition » est envisagée à terme, Macmillan étant évoqué parmi les cibles potentielles du marché, sans être nommé directement.
En Europe, les contraintes réglementaires freinent toute consolidation significative. « On a des restrictions très fortes en France qui n'existent nulle part ailleurs », a reconnu Arnaud Lagardère, en soulignant que Penguin Random House ne subit pas de telles limitations.
« Editis n’est pas un ennemi, mais un collègue »
Questionné sur le regard qu’il porte au projet de prise de contrôle de la Fnac par Daniel Kretinsky, propriétaire d’Editis, le dirigeant a évoqué l’histoire récente du groupe. « Il y a 25 ans à peu près, on regardait déjà la Fnac et on nous avait dit que ce n'était pas une très bonne idée », a rappelé Arnaud Lagardère, laissant entendre que la configuration verticale éditeur-distributeur posait, hier comme aujourd'hui, une question structurelle.
Pour autant, le président du groupe s'est gardé de monter au créneau. « L’Autorité de la concurrence, à mon avis, va se saisir de la chose et décidera sans qu’elle ait besoin de nous pour le faire », a-t-il affirmé. Hachette se tient prêt à fournir des données à l'Autorité de la concurrence si celle-ci le demande, mais n'entend pas mener une bataille frontale. « Daniel Kretinsky n'est pas un ennemi et Editis n'est pas un ennemi, c'est un collègue », a ajouté Arnaud Lagardère, avant de préciser qu'un éditeur à la tête de la Fnac devrait, « a priori », se consacrer à satisfaire ses clients en livres.
Face à la bataille, en France, entre Amazon et les représentants de libraires, la position du groupe se veut « œcuménique ». Hachette, en tant que premier distributeur français - un livre sur trois vendu en France transite par ses circuits -, ne peut se permettre d'arbitrer publiquement entre ses canaux.
Jean-Christophe Thiéry a souligné la différence de structure entre les marchés sur lesquels il échange avec le géant américain. Aux États-Unis, Amazon représente « 50 à 60 % de la distribution des livres », ce qui en fait « un partenaire majeur » incontournable. En France, en revanche, l'essentiel des ventes s'effectue dans quelque 20 000 points de vente, dont 3 000 librairies indépendantes. « On soigne nos relations avec les libraires. Ils n'ont pas la vie facile », a-t-il concédé, tout en précisant qu'Hachette avait délibérément choisi de rester à l'écart de la polémique autour du partenariat avorté entre Amazon et Festival du livre de Paris, sur fond de bataille sur les frais de port du livre neuf acheté en ligne.
Un événement pour affirmer une identité de groupe mondial
Les Grandes Rencontres Hachette, organisées en trois mois par les équipes en interne, ont mobilisé les 60 maisons d'édition du groupe et des éditeurs tiers (Glénat, Albin Michel, Bayard), invités sans participation aux frais. Le budget, volontairement non communiqué dans le détail, s'élève à « quelques centaines de milliers d'euros ». Jean-Christophe Thiéry a défendu la coexistence avec le Festival du Livre : « Avoir plusieurs fêtes sur le livre, c'est absolument formidable pour l'édition. Un commerçant seul dans une rue ne fait pas de chiffre d’affaires », a-t-il imagé.
La question de la pérennité de l'événement a été posée. « Si ça se passe bien, et c'est possible, on se posera sincèrement la question de recommencer, l'année prochaine ou dans deux ans », a indiqué de son côté Arnaud Lagardère.
IA, lecture des jeunes et rapport aux auteurs
Concernant l'intelligence artificielle (IA), la position du groupe est tranchée : utilisation en interne pour des tâches opérationnelles, mais exclusion totale du domaine créatif. « On s'interdit de l'utiliser dans des domaines créatifs, qui sont pour nous un domaine totalement réservé à nos auteurs », a rappelé Arnaud Lagardère.
La baisse de la lecture chez les 16-19 ans - un jeune sur trois n'ouvre jamais un livre, selon Jean-Christophe Thiéry, contre 5h15 de temps d'écran quotidien - est identifiée comme « le sujet le plus important, et de loin ».
Le groupe mise sur des offres adaptées : la série Captive, phénomène de Sarah Rivens qui a vendu près de 2 millions d'exemplaires, est citée en exemple. Une initiative déployée au Royaume-Uni et aux États-Unis, Raising readers, consiste à faire écrire aux auteurs une page finale incitant à la lecture. Elle sera progressivement étendue à l'ensemble des publications françaises du groupe. Pour le bicentenaire, 200 000 euros de livres seront donnés à des associations pour créer des comités de lecture avec des jeunes.
Sur la ligne éditoriale de Fayard, une réponse « purement économique »
Sur la ligne éditoriale de Fayard, régulièrement questionnée, Arnaud Lagardère a réaffirmé une position strictement économique : « Ma réponse est uniquement économique, purement économique et rien de plus qu'économique ». Il a précisé que le redressement de la maison - dont les résultats restent confidentiels mais « dont l'équilibre est proche » - est attribué à la directrice générale Lise Boëll. Nicolas Sarkozy, administrateur du groupe et auteur chez Fayard, « n'a aucun rôle éditorial » et siège à plusieurs comités du conseil, dont le comité RSE et le comité des nominations.
Quant à la double cotation de Louis Hachette Group et du groupe Lagardère, « ce n'est pas un sujet », selon Jean-Christophe Thiéry, les investisseurs se disant satisfaits et le cours ayant progressé depuis l'introduction en bourse en décembre 2024.
