Pour assurer la promotion du nouveau livre de Gabriel Attal, En homme libre, paru le 23 avril aux éditions de L’Observatoire, le parti Renaissance a diffusé des visuels générés par intelligence artificielle, mettant en scène de fausses célébrités, parmi lesquelles Emma Watson, Cristiano Ronaldo ou Rosalía — présentées en train de lire l’ouvrage et d’en livrer des commentaires élogieux. Rapidement moquée et critiquée sur les réseaux sociaux, la vidéo promotionnelle a été retirée de la plateforme X.
Au-delà du « flop » promotionnel et des interrogations juridiques liées à l’utilisation de l’image de tiers, cette opération met surtout en lumière une forme de dissonance avec les combats actuellement menés par la filière du livre, en première ligne face à une technologie dont les usages restent difficiles à encadrer et qui apparaît comme une menace directe pour la création.
Une « erreur » communicationnelle
Contactée par Livres Hebdo, l’équipe de communication de Gabriel Attal reconnaît une « erreur », précisant que les visuels ont été réalisés « par un groupe de jeunes militants » puis « diffusés à tort sur le compte du parti ». De son côté, la maison d’édition assure ne pas avoir été associée, ni même contactée au sujet de cette opération. Elle indique par ailleurs qu’il s’agit d’ « une pratique que nous n’avons pas par ailleurs ».
Si l’opération prête à sourire, elle met néanmoins en lumière des interrogations plus profondes sur la place qu’occupe désormais l’intelligence artificielle au sein des maisons d’édition. Longtemps discrètes sur leurs pratiques internes, ces dernières commencent à reconnaître, qu’elles expérimentent déjà ces outils. Certaines, à l’instar d’HarperCollins, assument même avoir pris le virage technologique.
En 2024, la branche américaine du groupe confirmait la signature d’un accord avec une entreprise d’intelligence artificielle, autorisée à entraîner, pendant trois ans, son modèle de langage sur une sélection d’ouvrages du catalogue, en échange d’une rémunération de 2 500 dollars par titre. En France, l’émotion était également vive lorsqu’en décembre dernier, l’Association des traducteurs littéraires et le collectif En chair et en os révélaient que les traductrices et traducteurs de la collection « Azur » voyaient leur collaboration interrompue, la maison ayant fait le choix de recourir à la traduction automatique.
Les usages de l'IA au sein des maisons d'édition
Ce type de pratique s’inscrit pourtant dans un mouvement plus large. Dans son premier baromètre consacré aux usages de l’intelligence artificielle dans l’édition, publié en décembre 2025, le Syndicat national de l'édition (SNE) révélait que près de 40 % des maisons interrogées avaient déjà disposition de leurs équipes une ou plusieurs solutions d’IA.
Une adoption qui touche notamment les secteurs dits « techniques », lesquels apparaissaient alors comme les mieux équipés, à l’inverse des fonctions « strictement éditoriales ». Néanmoins, d’après le baromètre, les services marketing, communication, graphisme ou encore innovation numérique figurent parmi les principaux utilisateurs, avec un peu plus de 40 % des répondants confirmant le recours à des solutions technologiques.
Le principal argument avancé évoque des gains de temps et d’efficacité. Mais ces bénéfices pourraient s’accompagner d’effets collatéraux, tels que la baisse de commandes confiées à des graphistes, illustrateurs ou créatifs indépendants, ou encore la fragilisation de métiers déjà soumis à de fortes tensions économiques, et désormais mis en concurrence directe avec des contenus automatisés. Au-delà de l’enjeu social, c’est aussi une certaine singularité esthétique qui pourrait se perdre, au risque d’une standardisation des productions.
Ces évolutions interviennent alors même que l’interprofession du livre tente de renforcer ses actions pour préserver la création et protéger les auteurs face aux usages non régulés de l’IA. Dernier signal en date : l’adoption à l’unanimité par le Sénat de la proposition de loi visant à instaurer une présomption d’exploitation de « contenus protégés par le droit d’auteur par les modèles d’IA », déposée par Laure Darcos en décembre 2025 et largement soutenue par les organisations du secteur. Une avancée attendue, mais qui, au regard de certaines pratiques émergentes au sein du secteur, pose la question des tensions et des défis que devra traverser la filière.
