Coup d'essai. Sans doute sous l'impulsion des deux colosses que sont David Grossman et le regretté Amos Oz - qui les premiers comprirent que l'interrogation identitaire au cœur de la société israélienne devait en littérature trouver une traduction qui soit aussi formelle et narrative -, le paysage éditorial et romanesque de ce pays est aujourd'hui particulièrement riche et passionnant. Qui peut nier en effet qu'Eshkol Nevo ou Etgar Keret, pour ne citer qu'eux, nous offrent à chaque livre désormais une proposition à la fois profondément littéraire et parfaitement inscrite dans les interrogations de ce temps ? Toutefois, la cheffe de file de cette génération qui se revendique comme investie du devoir de dire quelque chose, par les armes du roman, des tours et détours d'Israël et de sa tragédie, est sans nul doute Zeruya Shalev. Des romans, longtemps pourtant, Zeruya Shalev, aujourd'hui âgée de 66 ans, n'en a pas écrit. Longtemps, elle ne s'est autorisé que la poésie. Ce n'est qu'à 34 ans, en 1993, qu'elle franchira le pas. Et ce roman inaugural, guère apprécié de la critique, ignoré des lecteurs et traduit seulement en Russie, paraîtra d'abord confirmer ses craintes... L'autrice, qui s'avoua désemparée et blessée par ces réactions ou par leur absence, en prit acte et se jura qu'on ne l'y reprendrait plus. Fort heureusement, quelques années plus tard, elle fut parjure pour un admirable Vie amoureuse qui lança cette fois-ci pour de bon sa carrière de romancière. Mais quid tout de même de ce coup d'essai ? Zeruya Shalev mettra trente ans à effacer les fâcheux souvenirs qu'il lui avait laissé et à accepter de le reconsidérer d'un œil neuf et apaisé. C'est ce livre mal-aimé qui paraît enfin aujourd'hui en France sous le titre de Dansez sans moi.
Disons-le d'emblée, il ne serait pas pertinent de pénétrer par lui dans l'immense paysage romanesque shalevien. Mais pour qui en connaît déjà les beautés, sa découverte empêche de le tenir pour quantité négligeable. En fait, ce qui est en tout point remarquable dans ce texte, c'est combien, même s'il est éloigné de la fluidité narrative qui deviendra la marque de son autrice, il contient déjà tous les thèmes qu'elle ne cessera plus de développer. Jugeons-en : c'est le monologue d'une femme qui s'expose en brefs chapitres, une femme qui croit ou rêve avoir tout perdu. Son enfant, son mari, ses amants, jusqu'à son nom. Zeruya Shalev, dans une fable flirtant avec le surréalisme et se refusant aux contraintes du vraisemblable, interroge déjà la maternité, le mariage, la place des femmes - et surtout celle de leur désir - dans la société israélienne. « Je veux entendre le bruissement des feuilles d'automne qui se détachent et tombent dans l'eau. Figurez-vous que je viens de comprendre qu'elles aussi finiront en cendres. Que ça fait partie des choses de la vie [...] Combien de choses de la vie ai-je ainsi loupées ? Je vais m'asseoir près du fleuve, sous les arbres dénudés, je vais m'asseoir les lèvres closes, je vais m'asseoir et tout réapprendre depuis le début. » Fin du livre, début d'une œuvre.
Dansez sans moi
Gallimard
Traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz
Tirage: 7 000 ex.
Prix: 20 € ; 192 p.
ISBN: 9782073077837
