Dreyfus, le combat continue. Historien engagé, Vincent Duclert, né en 1961, est professeur associé à Sciences Po et chercheur à l'EHESS, spécialiste de l'histoire politique moderne, des conflits et des génocides. Il a aussi bien travaillé sur le massacre des Arméniens par les Jeunes-Turcs sous l'Empire ottoman que sur celui des Tutsis par les Hutus au Rwanda. Mais l'un de ses sujets de prédilection, auquel il revient régulièrement, c'est l'affaire Dreyfus, parce qu'elle cristallise les fractures de la société française, politiques, sociétales, morales, religieuses, et qu'aujourd'hui encore, elle sert de révélateur à d'anciennes rancœurs, à des antagonismes jamais vraiment ressoudés. Duclert est notamment l'auteur d'un magistral Alfred Dreyfus, l'honneur d'un patriote (Fayard, 2006, nouvelle édition revue, Fayard « Pluriel », 2016). Poussé par un contexte pesant, par un certain nombre d'événements très actuels, il a rédigé, dans une certaine urgence et en colère, ce nouveau livre, Dreyfus jour de gloire, assez hybride, à la fois essai historique et pamphlet contre la montée des extrêmes droites et de l'antisémitisme.
Vincent Duclert fait démarrer son propos le 12 juillet 1906, jour de la réhabilitation solennelle du capitaine Dreyfus par la Cour de cassation, avec proclamation de sa totale innocence. Une victoire morale pour la justice et tous ceux qui se sont battus pour cette cause, Dreyfus lui-même mais aussi Zola, Octave Mirbeau et bien d'autres, parfois au péril de leurs vies, tout au moins de leur confort. L'événement fut suivi, le 21 juillet, d'une remise, à l'École militaire, de la Légion d'honneur à l'officier réintégré. Mais qu'on ne croie pas que les démons funestes étaient apaisés. La preuve, le 4 juin 1908, jour du transfert des cendres de Zola au Panthéon, un militant nationaliste et antisémite, Louis Grégori, tente d'assassiner Dreyfus, présent dans l'assistance. Il sera acquitté ! Dreyfus, lui, essaiera de vivre et de proclamer la vérité jusqu'à sa mort en 1935. Le 12 juillet.
Plaie mal cicatrisée, l'affaire Dreyfus a continué de hanter les consciences françaises et les hommes politiques. Exemplaire, le président Chirac a honoré Dreyfus, à l'École militaire, le 12 juillet 2006, dans un discours marquant. Vingt ans plus tard, le président Macron vient de décider que le 12 juillet, dès cette année 2026, serait désormais une journée de commémoration nationale « pour Alfred Dreyfus, pour la victoire de la justice et de la vérité contre la haine et l'antisémitisme ». Il y aura donc célébration, geste hautement politique, et d'aucuns, comme Vincent Duclert, voudraient que l'État aille jusqu'au bout de sa démarche avec la panthéonisation de Dreyfus.
Mais ce qui est probable étant donné le contexte politique actuel en France que l'élection présidentielle toute proche va exacerber, c'est que le sujet risque d'être explosif. On sent déjà les lignes de fracture idéologiques se dessiner, et les valeurs portées par Alfred Dreyfus être attaquées, « en France et sur la scène mondiale par des régimes qui ont renié les idéaux de leur nation, à Jérusalem, à Washington », estime Vincent Duclert, qui ajoute : « Le mensonge remplace la vérité quand les faits historiques sont niés. » C'est le problème majeur de notre sombre époque, de plus en plus menacée par les réseaux sociaux et l'usage dévoyé de l'IA.
Dreyfus jour de gloire. L'incroyable histoire des 12 juillet de la République Suivi de Si tu veux que je vive
Les Belles Lettres
Tirage: 2 500 ex.
Prix: 9,99 € ; 200 p.
ISBN: 9782251459387
