À toi qui n'as pas renoncé à penser. L'essai de François Jullien à paraître chez Grasset sonne comme un mot d'ordre de cette rentrée des essais et documents, qui compte 1 224 titres au 1er juin selon Electre Data Services. Alors que le philosophe s'inquiète de l'effacement de la pensée critique, nombre d'auteurs et autrices interrogent les formes contemporaines du pouvoir. Conflits, poussée des extrêmes, concentration des richesses ou encore révolution technologique... Une même question irrigue une part importante des publications de cet automne : qui détient le pouvoir et comment le reprendre ?
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La puissance apparaît d'abord sous sa forme la plus visible. Celle des conflits armés, des rivalités géopolitiques et des affrontements idéologiques. Trois ans après la nouvelle guerre entre Israël et Palestine, Karine Lamarche analyse dans Oppositions israéliennes à l'ordre colonial (CNRS Éditions) les mécanismes de la domination israélienne en Palestine. Étienne Balibar critique les dérives impérialistes de ce conflit mondialisé dans Palestine. Faire face au génocide (Divergences). L'historien israélien Ilan Pappé appelle à la solidarité internationale dans La chute d'Israël. Pour la décolonisation et la coexistence (La Fabrique).
Rapports de force
Plusieurs essais décrivent le basculement des équilibres mondiaux et interrogent la fragilité des démocraties. L'historien Emmanuel Todd retrace dans La dislocation (Gallimard) le déclin de l'Occident à cause de la politique menée par Donald Trump. Edwy Plenel s'interroge sur l'obsession du président américain et de Vladimir Poutine pour la puissance et la grandeur dans Catastrophe de la puissance. Trump, Poutine et nous (La Découverte). Caroline de Gruyter évoque Des enfants gâtés (Actes Sud) pour réfléchir le basculement et le réveil de l'Europe face aux conflits armés internationaux et à l'instabilité politique.
Le président de la République finlandaise Alexander Stubb insiste sur la nécessité de la coopération occidentale dans Le triangle du pouvoir (Tallandier). Anastasia Kirilenko, Philippe Lobjois et Marc Marginedas mènent l'enquête chez Plon sur Le plan Poutine et ses « réseaux russes en Europe » notamment développés depuis le début de la guerre en Ukraine tandis que Mélissa Bell se concentre sur l'ingérence des États-Unis dans Sous influence américaine (First).
Bataille des idées
En France, Mathieu Molard analyse comment les intellectuels radicaux ont détourné le concept de « bataille culturelle » pour leurs propres intérêts politiques dans Au nom des blancs (Divergences). Dans Arnaque sociale du RN (Fakir), Pierre Joigneaux explore le décalage entre les attentes des personnes votant pour le Rassemblement national et les votes du parti à l'Assemblée nationale ou au Parlement européen. Violaine de Filippis-Abate entend décrypter les mensonges du Rassemblement national concernant les droits des femmes dans « Mais le RN protège les femmes ! » #arnaque (La Meute).
Dans Le camp du bien (Les Liens qui libèrent), Alice Coffin et Fatima Ouassak dressent les fractures des partis de gauche et prônent la nécessité d'un nouvel horizon politique pour contrer l'extrême droite. « Et si on s'y prenait autrement pour faire reculer l'extrême droite ? », s'interroge Mathieu Souquière dans Casser la vague (L'Aube). Arya Meroni appelle à transformer les luttes féministes, antiracistes, écologistes, anticapitalistes et LGBTQIA+ pour empêcher le basculement à l'extrême droite dans C'est la loose finale (La Découverte).
Au-delà des affrontements partisans, quelques titres interrogent la capacité des démocraties à résister aux crises. Fabienne Brugère et Agathe Cagé analysent les quatre crises qui nourrissent Le vol de la démocratie (Flammarion). Pierre Rosanvallon étudie La tyrannie du présent (Le Seuil) qui impacte l'action des démocraties contemporaines.
Empire des riches
Les institutions politiques ne sont pas les seuls lieux de domination. Alain Minc et Guillaume Erner se concentrent sur les grandes fortunes françaises dans Comment les riches ont-ils gagné la lutte des classes (Flammarion). Marc Endeweld plonge dans « les secrets du monde des affaires » avec La place de Paris (Le Seuil). François Guerroué, Katherine Fauvin et Yvon Chéry mettent en lumière le devenir totalitaire du capitalisme à partir de l'exemple de la Sologne dans Solognisation. Au pays des ultra-riches (Les Liens qui libèrent).
Chez Actes Sud, Ingrid Robeyns livre Limitarisme. Plaidoyer contre l'extrême richesse. Robert Cauneau et Ivan Invernizzi analysent la monnaie comme un instrument politique de souveraineté dans Vive la dette publique ! (Textuel). Dans Riches ensemble ! (Le Seuil), Anne-Laure Delatte montre que la véritable urgence économique réside dans la qualité de ses investissements notamment en faveur de l'éducation.
Politique privée
Le pouvoir politique s'exerce aussi sur les corps et la sexualité. Lukas Aubin souligne la manière dont le régime politique russe instrumentalise le genre et la sexualité comme arme géopolitique dans Le sexe de Poutine (Textuel). Le collectif Wu Ming 1 tire Les leçons des dossiers Epstein (Lundimatin) montre les liens de pensée entre le réseau du financier pédocriminel et les sphères complotiste et trumpiste étatsuniennes courant jusqu'aux extrêmes droites européennes.
Ces rapports de force systémiques traversent nos quotidiens. Hélène Gherbi explore les mécanismes de la domination économique dans Dépossédées. En finir avec le tabou des violences économiques faites aux femmes (Payot). Aurélia Blanc s'intéresse à Ce que l'école fait aux filles (Robert Laffont). Stéphanie Durdilly appelle les femmes à reconquérir l'espace public dans Nous ne serons plus des chaperons rouges (Le Passager clandestin).
Le Yu Garden pendant le festival de lanternes, à Shanghai en février 2023.- Photo AFP OR LICENSORS - HECTOR RETAMALPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Giulia Foïs invite à reconsidérer les relations entre hommes et femmes dans « Je suis pas misandre, j'ai un ami homme » #misandrie (La Meute). Ophélie Roque fait « l'autopsie des nouveaux masculinistes » dans La tribu des mâles perdus (Presses de la Cité). Julien Chavanes s'intéresse aux « violences sexuelles faites aux garçons » dans L'autre visage de #Metoo (HarperCollins).
Des femmes noires lesbiennes évoquent auprès de Jade Almeida leur sexualité comme des espaces centraux où se contestent les rapports de pouvoir dans Le goût des fissures (Hystériques & AssociéEs). Dans Une réponse (Les Liens qui libèrent), Iris Brey livre un récit littéraire intime où le lesbianisme s'envisage comme une réponse politique.
Dans Comme des esclaves (La Découverte), Alizée Delpierre enquête sur l'esclavage moderne dans le monde du travail. Lucile Peytavin et Elise Fabing étudient Le coût de la virilité au travail (Tallandier). Eva Blanck entend redonner une valeur politique à l'Arrêt de travail (Les Léonides). Christophe Dejours et Gabriel Perez dévoilent comment le mal-être au travail est issu d'une Souffrance éthique (Grasset), la contrainte faite aux salariés et salariées d'agir contre leurs valeurs.
Maîtresse virtuelle
Les infrastructures technologiques apparaissent comme des actrices politiques à part entière. Matthieu Amiech, Gary Libot et Valentin Martinie appellent à « quitter au plus vite tous les réseaux sociaux » pour résister au Technofascisme (La Lenteur). Irénée Régnauld demande si la gauche doit retrouver une maîtrise démocratique des choix technologiques dans La sommation technologique (La Fabrique). Rainer Mühlhoff fait un lien direct entre Intelligence artificielle et nouveau fascisme (Agone). Christophe Payet dénonce l'usage de l'IA comme outil techno-capitaliste et propose le manuel de résistance GuérillIA. Mener la bataille culturelle de l'intelligence artificielle (Le Seuil).
L'omniprésence des conflits conduit plusieurs auteurs et autrices à interroger les conditions de la paix. À travers divers exemples, Jan van Aken tente de montrer Comment faire taire les armes. Et négocier la paix (Actes Sud). Inspirées des valeurs féministes, Jocelyne Adriant, Fanny Benedetti, Sophie Pouget et Moïra Sauvage défendent une paix durable dans Bas les armes !. Ces hommes va-t-en-guerre qui nous gouvernent (L'Aube) tandis que Mélina Huet se prononce Contre la guerre (Payot) et prône une souveraineté assumée.
Reprendre le pouvoir
Refusant le fatalisme, plusieurs titres explorent des pistes d'émancipation. Lumir Lapray propose de S'organiser face à la menace qui monte (Payot) en créant des collectifs de solidarité au quotidien. Kōhei Saitō esquisse les contours d'une société postcapitaliste dans Marx dans l'anthropocène. Vers un communisme de la décroissance (Le Seuil).
Gaëlle Ronsin, Gabrielle Rey et Juliette Piketty-Moine mettent en lumière dans Territoires en résistance (Payot) comment « des collectifs locaux font capoter des projets écocidaires ». Nora Guelton, Mathieu Labonne et Aurélie Sécheret montrent « comment les écolieux transforment la société » à travers La force du collectif (Terre vivante). Mathias Rollot propose des solutions concrètes pour agir contre les « bombes carbones » dans Cartographier l'irréparable (Actes Sud).
L'alimentation apparaît aussi comme un terrain de reconquête politique. Elle devient un bien commun pour Charles Adrianssens, Marie Hégly et Paul Montjotin dans Révolution alimentaire (Rue de l'échiquier). Le fondateur et la fondatrice de l'association L214 Sébastien Arsac et Brigitte Gothière plaident pour une sortie du modèle industriel dans Nourrir ou trahir (Payot) tandis que Mikaelah Drullard propose des pistes pour un antispécisme antiraciste dans Véganisme blanc (Milgrana).
De l'assiette à la société, la même question revient. « Serons-nous à la hauteur ? », s'interroge Jean Viard dans Une époque redoutable (L'Aube). C'est en creux la question que posent les essais de cette rentrée.
La fabrique des récits
À l'heure de la désinformation, de la crise médiatique et de l'instrumentalisation de la culture, la rentrée interroge comme rarement la construction des histoires qui façonnent le débat public. Dans D'abord, ils sont venus chercher les mots (Les Arènes), Cécile Alduy relate le basculement de la démocratie américaine sous Donald Trump à travers la bataille du langage. Marion Solletty lève le voile sur les campagnes d'ingérence et de désinformation russe en Europe dans Les agents du chaos (Denoël). Claire Touzard dénonce les récits dominants du pouvoir néolibéral dans Fuck propaganda (Les Liens qui libèrent). Catherine Valenti montre que l'Extrême droite (Armand Colin) propose « Une vision partiale de l'Histoire ». Dans Les asphyxiés (Massot), Benjamin Mathieu illustre « Comment les médias sabotent le débat public et comment l'extrême droite en profite ». Sylvain Bourmeau interroge le rôle de la presse dans la légitimation de l'extrême droite avec Ils ne sont pas d'extrême droite, ils font l'extrême droite (La Découverte). Olivier Mannoni explique « Pourquoi le fascisme écrase la culture » dans La pensée piétinée (Héloïse d'Ormesson). Dans Censure (Anamosa), Anna Arzoumanov mène une enquête sur les atteintes à la liberté de création tandis qu'Ira Wells analyse la censure dans le monde du livre dans On peut plus rien lire ! (Lux). Les programmes ne visent pas seulement à dénoncer les mécanismes de manipulation mais aussi à réécrire les histoires dominantes. Dans Une histoire africaine de l'Afrique (Faubourg), Zeinab Badawi retrace l'histoire de l'Afrique en cherchant à décoloniser les imaginaires occidentaux. Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Eloi remontent aux mythes qui ont structuré le monde, de la Palestine à Haïti, dans Les fascistes n'ont jamais compté les étoiles (Mémoire d'encrier).

