À bicyclette. Au cours de ses promenades vélocipédiques avec Beauvoir, Sartre fatigue au bout de quarante kilomètres. Simone, comme beaucoup de femmes à l'époque, vient de se mettre au vélo par nécessité et se montre bien plus endurante. De son côté, la comédienne Silvia Monfort l'utilise pour transmettre des messages dans les maquis d'Eure-et-Loir. D'autres l'enfourchent pour chercher du beurre, des œufs ou des patates dans les fermes. De simple moyen de transport, la bicyclette s'impose comme un révélateur social, économique et politique de la vie quotidienne des Français entre 1940 et 1944. À travers cette « petite reine des années noires », l'historien Sébastien Albertelli, spécialiste de cette période, et le géographe expert en cycles Clément Dusong revisitent la France occupée, celle des déplacements contraints, des adaptations et des stratégies de survie.
Avec un cadre précis (productions, ventes, utilisations) et des étapes bien délimitées (les vélos-taxis, le cyclotourisme, les vols, etc.), les auteurs ont épluché journaux, correspondances et témoignages pour établir cet original tour de France de l'Occupation. Avant la guerre, le vélo occupe déjà une place importante. Ouvriers, employés, paysans ou artisans l'utilisent quotidiennement. Mais après la défaite de 1940, sa fonction change brutalement. L'essence est réquisitionnée, les automobiles sont immobilisées faute de carburant et les transports publics perturbés. Dans les villes comme dans les campagnes, le vélo se rend indispensable. En 1941, 2,6 millions de bicyclettes de plus qu'en 1940 sont déclarées aux services fiscaux. La taxe prélevée sur chaque machine est précieuse pour estimer l'ensemble du parc, qui atteint plus de 10 millions de vélos.
En quelques mois, les rues se remplissent de cyclistes que le nouveau régime s'emploie à contrôler. Des hommes en costume pédalent pour rejoindre leur travail, des femmes transportent des sacs, des paniers ou des enfants, des commerçants improvisent des porte-bagages surchargés. La bicyclette est le marqueur d'une économie du manque et les longues files de cyclistes chargés de provisions deviennent une image familière de ce « marché gris », moins traqué que le noir.
De la lecture de cette étude originale surgissent des situations, parfois reprises par le cinéma, avec des personnages hauts en couleur comme le Polonais Andrzej Bobkowski qui traverse la France à vélo de Carcassonne à Paris, un jeune Michel Audiard voleur de bicyclettes, la résistante Christiane Cohen et son vélo baptisé Ludovic, ou encore François Cavanna qui se souvient de ces machines grinçant à cause de la pénurie d'huile, aux pneus rafistolés car il n'y a plus caoutchouc. Mais les auteurs rappellent aussi que ces vieux clous sont de plus en plus confisqués aux juifs et réquisitionnés par les Allemands à mesure que la défaite approche. Associée à cette époque, la petite reine n'a pas laissé que de bons souvenirs et la voiture a peu à peu repris ses droits et la chaussée après la Libération. La fin d'un cycle, quoi.
La petite reine des années noires. Histoire de la bicyclette sous l’Occupation
Tallandier
Tirage: 4 500 ex.
Prix: 22,90 € ; 368 p.
ISBN: 9791021069015
