Livres Hebdo : Les Rendez-vous de la BD ne représentent aujourd'hui qu'une partie de l'activité d'On a marché sur la bulle. Comment l'association a-t-elle élargi son action depuis la création du festival ?
Sophie Mille : Rapidement après sa création en 1996, l'association a développé des actions autour du médium BD, notamment des prix destinés aux collégiens et aux lycéens. Au fil des années, ces dispositifs ont pris de l'ampleur. Aujourd'hui, nous remettons quatre prix : deux pour les lycéens, un pour les collégiens et un pour les écoles primaires. L'association continue bien sûr de porter le festival, mais ses activités se sont largement diversifiées et s'étendent sur toute la région Hauts-de-France. Nos médiateurs vont directement à la rencontre des publics, et nous faisons également appel à des auteurs dans le cadre de dispositifs spécifiques.
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Quelle place occupe le festival dans ce vaste projet de médiation ?
Le festival est finalement la partie émergée de l'iceberg. Nous sommes deux salariés à temps plein dédiées à son organisation, mais à côté de cela, cinq médiateurs travaillent toute l'année sur le terrain. Cela représente environ 850 demi-journées d'interventions par an en face-à-face pédagogique. Nous intervenons dans les écoles primaires, les collèges, les lycées, mais aussi dans des structures plus spécifiques comme des hôpitaux psychiatriques. L'idée est de passer par la bande dessinée pour réconcilier un large public avec la lecture. Toutes ces actions sont menées à l'année et le festival en est la vitrine. Les expositions viennent compléter ce travail de fond notamment celles dédiées à la jeunesse.
Aux Rendez-Vous de la BD, les enfants sont partout. Est-ce un public prioritaire pour le festival ?
Oui, c'est une volonté très forte de notre part. Nous savons que nous avons un public familial et nous construisons notre programmation en conséquence. Chaque année, nous proposons une exposition pour les primo lecteurs, accompagnée d'animations dans le petit auditorium. Nous avons ensuite des expositions destinées aux enfants de 6 à 12 ans, puis des propositions davantage tournées vers les adolescents, notamment grâce au manga. Les expositions sont de véritables portes d'entrée pour les jeunes lecteurs. Les habitués ont d'ailleurs le réflexe, dès leur arrivée, d'inscrire leurs enfants aux ateliers, qui sont majoritairement animés par des auteurs et autrices jeunesse.
« Nous n'imposons aucun achat pour accéder aux dédicaces »
Vous mettez à disposition gratuitement des albums récents dans différents espaces de la Halle. Ce n'est pas si courant.
En effet, tous les auteurs présents au festival ont leurs ouvrages disponibles dans des salons et des bulles de lecture dans lesquels les visiteurs peuvent s'installer et lire librement. Nous voyons toute la journée des enfants passer de longs moments dans ces espaces dédiés et c’est précisément ce que nous recherchons. L'objectif est de permettre aux visiteurs, et notamment aux enfants, de découvrir les œuvres, puis éventuellement de se dire : « J'adore, je vais acheter l'album en librairie, le faire dédicacer ou rencontrer son auteur. » Notre rôle est d'offrir un cadre favorable à la lecture.
La « gratuité » de ces lectures ne freine-t-elle pas les achats dans les différents stands librairies ?
Pas du tout. Les ventes sont même en augmentation constante depuis 2021, année où nous avons instauré la gratuité du festival. Par ailleurs, nous n'imposons aucun achat pour accéder aux dédicaces. Les visiteurs peuvent venir avec leurs propres albums et cela n'empêche pas les ventes de progresser en librairie. Nous verrons ce que diront les chiffres d’affaires, mais dès le premier week-end du festival, plusieurs ouvrages étaient déjà en rupture de stock y compris ceux de jeunes auteurs.
Constaterez-vous une hausse de la fréquentation des jeunes publics ?
Oui, très clairement. Nous le voyons à la vitesse à laquelle les ateliers affichent complet. Plus globalement, la fréquentation augmente chaque année. Le passage d'un week-end de temps fort à trois week-ends sur le mois de juin a demandé un temps d'adaptation au public, mais aujourd'hui la zone jeunesse ne désemplit pas.
« Faire venir Hiro Mashima nous permet de toucher un public adolescent et jeune adulte »
Cette année, le programme accueille de grands noms du 9e art comme Pénélope Bagieu, Emil Ferris, Hiro Mashima. Des choix d’exception pour toucher un large public ?
C'est un peu un alignement des planètes. Nous voulions marquer le coup pour cette 30e édition et avons bénéficié du travail mené depuis de nombreuses années. Faire venir Hiro Mashima (Fairy Tale) par exemple nous permet de toucher un public adolescent et jeune adulte qui fréquente habituellement les conventions spécialisées. Ce sont des visiteurs qui ont l'habitude de payer leur entrée et parfois leurs dédicaces. Découvrir un festival gratuit les surprend souvent. C'est essentiel pour nous, car les 15-25 ans restent une tranche d'âge difficile à attirer, même si leur présence progresse.
Le festival repose largement sur des financements publics. Les contraintes budgétaires actuelles menacent-elles votre capacité à mener ces actions de médiation ?
Ce n'est pas une période simple. Nous faisons face à des baisses ou des stagnations de subventions. Le festival bénéficie du soutien de la Région, du Département, de la Ville et d'autres partenaires publics, mais notre seul partenaire privé est notre libraire (Bulle en Stock, ndlr). À terme, si les financements venaient à diminuer, nous serions probablement contraints de revoir certaines de nos ambitions à la baisse. Pourtant, la lecture relève d’un enjeu majeur d’intérêt public et, compte tenu de notre engagement aux côtés de l’Éducation nationale, un désengagement à l’égard de notre action serait difficilement compréhensible.
« La BD fait partie des solutions face au recul de la lecture »
Face au recul de la lecture observé chez les jeunes, la bande dessinée est-elle un support à privilégier ?
Je pense qu'elle fait partie des solutions. Nous le constatons directement grâce aux dispositifs que nous menons dans les établissements scolaires. Sur une année entière, nous apprenons aux élèves à lire la bande dessinée, à développer leur esprit critique, à être jury et à choisir un lauréat. Nous réalisons ensuite des enquêtes et nous constatons que ces projets favorisent la fréquentation des CDI, des bibliothèques, des librairies et plus généralement la lecture.
D'ici deux ans, On a marché sur la bulle disposera d'un lieu permanent consacré à l'image et à la bande dessinée. En quoi ce nouvel équipement va-t-il changer votre action auprès des publics ?
Nous allons effectivement déménager à une centaine de mètres d'ici, dans un ancien centre de tri postal de 11 000 m². Trois structures y seront installées : On a marché sur la bulle, le Fonds régional d'art contemporain (Frac) et l'école d'animation et de graphisme 3D Waide Somme. L'ambition est d'en faire un véritable lieu dédié à l'image. Nous disposerons de salles de médiation adaptées à nos besoins, d'espaces d'expositions permanentes et temporaires, ainsi que des infrastructures nécessaires au festival. Nous pourrons accueillir des scolaires toute l'année, mais aussi des publics éloignés de la lecture. Cela va considérablement renforcer notre action.
