Avec la collection « Voir avec », votre duo invite les (très) jeunes lecteurs et lectrices à lire et voir le monde à travers les yeux de grands noms de la photographie. Quel « vide éditorial » cette création est-elle venue combler ?
Sophie Giraud : On observe aujourd’hui en littérature jeunesse, et ailleurs, un nouvel intérêt pour la photographie. Aux débuts d’Hélium, j’y avais fait quelques petites incursions timides, notamment avec l’album collector Tout toute seule de l’illustrateur William Wondriska, qui fut l’un des premiers ouvrages à associer illustrations et photographies, aux États-Unis dans les années 1960.
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Depuis, des maisons comme Les Grandes Personnes et MeMo ont largement développé le genre, soit à travers des concepts bien définis, soit avec des titres patrimoniaux d’artistes comme Doisneau ou Ylla. Pourtant, il m’a semblé qu’une démarche plus ludique, à hauteur d’enfants, n’avait pas encore été explorée. Aujourd’hui, alors que la photo est partout, dans la rue comme sur les réseaux sociaux, nous faisons le pari de la sensibilité. Avec cette collection, nous souhaitons transmettre aux enfants de véritables œuvres artistiques afin d’éveiller leur regard par le jeu.
Géraldine Lay : Cette collection part aussi d’une amitié au sein de la maison Actes Sud. Sophie s’est récemment installée à Arles, ce qui nous a permis de développer nos échanges. C’est elle qui m’a proposé de faire des livres pour enfants autour de la photographie. J’ai tout de suite accepté. Pour moi, la photographie est raconteuse d’histoires. Lorsque je faisais la lecture à mes enfants, les livres nous permettaient de nous plonger dans l’image et de la décrypter ensemble. Ce qui en a souvent fait leurs livres préférés ! Aujourd’hui, les récits photographiques sont foisonnants et que le livre jeunesse vienne à son tour explorer ce territoire a beaucoup de sens !
« Alors que la photo est partout, dans la rue comme sur les réseaux sociaux, nous faisons le pari de la sensibilité »
Comment expliquez-vous cet engouement ?
S. G. : Dans les années 1960, le livre photo pour enfants était très en vogue. Il a ensuite connu une période de creux avant de faire aujourd’hui un retour marqué par une sorte de grande ambition créative. Plus riche et plus prolifique qu’il y a vingt ans, la photographie explore de nouvelles choses, ce qui résonne avec notre envie, je crois, d’offrir aux enfants un maximum de possibilités, de stimulation. Et puis il y a désormais la problématique des fausses images, qui rend indispensable l’apprentissage de la distinction entre le vrai et le faux. Dans son titre Je vois rouge, le photographe belge Harry Gruyaert joue précisément avec cette dimension grâce à la mise en abyme. L’une de ses photos montre par exemple une petite fille dans la rue, entourée de pingouins qui figurent en réalité sur une bâche publicitaire d’icebergs. C’est le genre d'image idéal pour interroger les enfants sur ce qu'ils voient et semer de petites graines.
Géraldine Lay, vous dirigez depuis 2019 « Photo Poche » chez Actes Sud. En quoi la direction de cette institution de l'édition photographique a-t-elle nourri votre réflexion pour concevoir cette nouvelle collection dédiée à la jeunesse ?
G. L. : Lorsque j'ai pris la direction de la collection « Photo poche », celle-ci était devenue une affaire de collectionneurs, une référence certes, mais pour une génération un peu vieillissante. J'ai alors entrepris d'y intégrer des photographes contemporains avec lesquels j'étais en contact. Avec la collection « Voir avec », nous avons voulu amener la même approche : un espace accessible de la photographie artistique au moyen de l'album, du livre pour enfant.
S. G. : Pour rappel, la collection « Photo poche » a été créée en 1982 par Robert Delpire qui, à l'origine, était un éditeur jeunesse et avait beaucoup travaillé sur le lien entre adultes et enfants. Je me souviens qu'il y avait même mis en forme un ouvrage de photos en s'entourant d'illustrateurs jeunesse.
« Tout l'enjeu était d'éviter de plaquer des récits un peu artificiels sur un travail plastique »
En littérature jeunesse, le livre photo a souvent été limité au genre du documentaire. Votre démarche cherche-t-elle à la réhabiliter pour en faire le support d'une expérience plus contemplative ?
S. G. : Tout à fait. D'abord, cette collection est née de notre goût commun, avec Géraldine, pour les grands albums pour enfants. D'ailleurs, le titre inaugural d'Harry Gruyaert est un grand format. Ensuite, la collection est aussi conçue pour séduire les parents - premiers acheteurs de livres jeunesse -, afin que le livre incarne un médium d'interaction entre eux et leurs enfants. Je crois beaucoup à cette forme de lecture ludique, capable de créer un moment de joie partagée. En plaçant l'image au centre du récit, nous avons également choisi de lui accorder la même importance, en lui conférant ce même pouvoir de documentation ou de fiction. Les photos sont aussi accompagnées de questions, ouvertes ou précises : la couleur rouge, par exemple, qui apparaît par petites touches au fil des pages, sert de fil conducteur pour permettre l'identification d'éléments et stimuler l'imagination des enfants.
G. L. : Commencer cette collection avec Harry Gruyaert n'a rien d'un hasard. Ses photos sont riches d'histoires et le texte de Sophie Strady qui les accompagnent guident le lecteur. On imagine ainsi très bien que l'enfant, avec le parent, s'empare des premières questions pour poursuivre la lecture. Tout l'enjeu était d'éviter de plaquer des récits un peu artificiels sur un travail plastique. Au contraire, nous avons cherché à susciter l'intérêt des enfants et à stimuler leur intelligence, sans jamais les prendre pour des idiots.
Comment imaginez-vous la réception de ces livres par les enfants ?
S. G. : Les enfants sont hyper malins. Ce sont de vrais spectateurs avertis de l'image. Il suffit de leur donner quelques pistes pour qu'ils décodent la composition d'une image. C'est presque inné chez eux, et je crois d'ailleurs que cette spontanéité se perd en grandissant. Or il s'agit d'un véritable apprentissage visuel. Très tôt, l'enfant apprend à écrire, à parler, à manier la syntaxe et les mots pour qu'ils servent aussi bien à faire une liste de courses qu'à lire un roman. L'image fonctionne de la même façon : il y a celle qui montre et celle qui ouvre à d'autres univers, à d'autres façons de voir le monde. C'est pourquoi cette collection a toute sa place dans un parcours d'initiation artistique, de la maternelle à l'école primaire, ou au cœur d'animations muséales. Cet été, elle résonnera d'ailleurs avec l'actualité des Rencontres d'Arles, qui accueilleront une grande exposition dédiée à l'œuvre d'Harry Gruyaert.
G. L. : L'image suppose toujours un hors-champ, qui, à son tour, stimule l'imaginaire. C'est pourquoi cette collection invite à prendre le temps de regarder l'image, là où les enfants sont de plus en plus tôt habitués à une consommation rapide de l'image, et notamment de l'image animée sur les écrans. Mais c'est aussi un projet destiné aux parents : il les encourage à cocréer le récit avec leur enfant, en le questionnant tout en acceptant de s'interroger eux-mêmes.
