À l'heure où la photographie célèbre son bicentenaire, le livre photo jeunesse sort discrètement de l'ombre. Soutenu par les institutions, le genre jouit de plusieurs coups de projecteur. Cet été, l'exposition itinérante R comme Regarder fera escale à Arles, après la Suisse et Lille. Du 11 juillet au mois de janvier 2027, le Musée de l'illustration jeunesse à Moulins accueillera l'événement Clic. Photographier pour raconter, coconstruit avec Laurence Le Guen, spécialiste de la « photolittérature jeunesse », tandis que le Centre photographique de Rouen recevra dès octobre Plein les yeux !, un vaste bestiaire photographique de l'enfance.
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Autant de signaux forts qui consacrent un segment longtemps allié des marges. Mais derrière cette reconnaissance symbolique, la réponse éditoriale reste timide, le livre photo restant un territoire fragile, entravé par des stéréotypes à la peau dure. « Les gens ne vont pas naturellement vers la photo », observe Laurence Le Guen, autrice de 150 ans de littérature jeunesse (MeMo, 2022) et directrice de la collection « Clic Clac Photo » des éditions MeMo depuis 2025. « Il y a encore cette croyance répandue, auprès des passeurs de livre, que le dessin et l'illustration sont des médiums plus adaptés à l'enfant », poursuit-elle.
Les ouvrages photos des Grandes Personnes.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Un constat partagé par des maisons qui ont plus occasionnellement mis en lumière le segment. « La photographie apparaît souvent, dans l'imaginaire, comme un médium froid, figé ou pouvant manquer d'ambition artistique », note Chloé Samain, responsable éditoriale de La Martinière Jeunesse. Un biais ancien mais qui continue d'alimenter le scepticisme des parents, des libraires et, par ricochet, la prudence des éditeurs. « En littérature jeunesse, l'adulte peut parfois être un obstacle au livre », ajoute Angèle Cambournac, responsable éditoriale du Seuil Jeunesse, qui a notamment découvert le livre photo jeunesse chez Thierry Magnier.
Laurence Le Guen, directrice éditorial chez MeMo- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Longtemps engagé dans le récit photo jeunesse, notamment à travers sa collection « Photoroman », Thierry Magnier a pourtant réduit la voilure au fil du temps. Une tendance que l'on retrouve à l'Ecole de loisirs, qui, après avoir notamment publié les œuvres de la grande photographe américaine Tana Hoban, a ralenti son rythme éditorial, ne réservant, pour la rentrée, qu'une nouveauté : Une photo de nous d'Isabelle Gil dans la collection Loulou & Cie.
Or, selon l'enquête menée en 2019 par Laurence Le Guen dans le cadre de l'université Rennes II, les réserves émises à l'égard du genre contrastent avec l'accueil favorable qu'il reçoit auprès des jeunes lecteurs. « Dans les crèches, le livre photo rencontre un beau succès », assure Brigitte Morel, fondatrice des éditions Les Grandes Personnes, marquée très tôt par le cultissime Achouna, le petit esquimau de Dominique Darbois.
« Le tout-petit regarde une photo comme il regarderait n'importe quelle image », poursuit celle dont l'expérience a été marquée par plusieurs succès commerciaux tels que la série best-seller autour du chien Momo d'Andrew Knapp, dont les quatre titres se sont écoulés autour de 75 000 exemplaires. La maison a également publié de grands noms de la photographie, tels que Gabriele Galimberti, François Delebecque, Claire Dé, et plus récemment Martin Parr avec Whaou !, paru peu avant la disparition de l'artiste, grâce à l'engagement du photographe Jan Von Holleben, initiateur de la collection « Kids Love Photography ».
« Le livre photo apporte quelque chose de complètement différent de l'illustration. C'est un travail artistique à part entière, avec un vrai regard sur le monde », défend encore Brigitte Morel. Un point de vue partagé par Angèle Cambournac, qui a notamment accompagné Petit Soldat de Pierre-Jacques et Jules Ober (5 000 exemplaires) ainsi qu'Encore un plouf ! d'Isabelle Ricq (2024), un récit original autour de l'heure du bain, écoulé à 8 000 exemplaires et sélectionné par trois départements pour être offert aux nouveau-nés. L'artiste fera d'ailleurs son retour à la rentrée avec un album familial intitulé La ritournelle.
Brigitte Morel, fondatrice des éditions Les Grandes Personnes- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
D'autres fois, l'actualité peut aussi créer l'opportunité. La Martinière Jeunesse développe ainsi des projets collaboratifs, à l'instar de Ces filles qui se battent pour leurs droits avec l'ONG Plan International France, ou Football raconté aux enfants de Benoît Nacci, réactualisé à l'occasion de la Coupe du monde. « La photo est un champ de liberté immense », affirme Chloé Samain, évoquant l'investissement important de l'éditeur dans l'iconographie et la composition des éléments, pour qu'images et textes se répondent.
Ce même engagement a largement guidé le travail de Laurence Le Guen qui, en 2022, organisait un colloque à la BNF afin de structurer la réflexion autour du genre avec des chercheurs venus du monde entier. « Mon ambition a toujours été de saisir chaque occasion de valoriser ce livre photo, encore mal connu et pourtant foisonnant », explique-t-elle. Délaissant désormais un certain pessimisme, elle multiplie les interventions - festivals, conférences, bibliothèques, librairies et centres photographiques - pour promouvoir le genre et en révéler les coulisses de création.
Explorer de nouveaux formats
Dans un environnement saturé d'images ultra-consommées, parfois même falsifiées, le livre photo peut aussi incarner un contre-espace. « La photo n'a pas forcément quelque chose d'immédiat, insiste Brigitte Morel. C'est une acculturation, une vision forte. » Un enjeu éducatif que souligne également Laurence Le Guen, convaincue qu'une véritable éducation à l'image est plus que jamais nécessaire.
Dans ce contexte, les éditeurs spécialisés continuent d'explorer les formats, surfant cette fois sur une actualité institutionnelle forte pour promouvoir le segment. Les Grandes Personnes annoncent ainsi, pour le mois d'août, plusieurs parutions originales : la réédition de Parade : les éléphants peints de Jaipur de Charles Fréger, titre emblématique du catalogue, Amélia, la petite fille qui parlait aux animaux de Robin Schwartz, ABC Cailloux de Sarah Illenberger, ainsi qu'un jeu inédit, Domino des feuilles d'automne, conçu par Ianna Andreadis. S'y ajoute ABC… Photographiez ! 200 ans d'images exceptionnelles, un ouvrage pensé pour le bicentenaire, avec une sélection et des textes signés Jan Von Holleben.
De son côté, la collection « Clic Clac Photo » de MeMo s'enrichira de trois nouveautés. En septembre, une réédition de Petit lion d'Ylla, accompagnée des textes de Margaret Wise Brown. En janvier, la publication du tout premier livre de Tana Hoban, Formes et objets, soutenue par l'aide exceptionnelle à la création du CNL, dont près de 380 projets ont bénéficié. Enfin, en mai, un imagier réalisé en collaboration avec la fondation Albert Kahn. « Nous disposons d'une fenêtre d'un an pour donner envie aux gens de venir aux expositions et de se tourner vers nos livres », se réjouit Laurence Le Guen. Le compte à rebours est lancé.



