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Qu'est-ce qu'un livre ?

"C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien (Grasset) - Photo Joël Saget / AFP

Qu'est-ce qu'un livre ?

À l’heure où l’intelligence artificielle brouille la frontière entre création humaine et production algorithmique, le livre se retrouve au cœur d’une mutation qui dépasse largement les usages technologiques. C’est la place de l’auteur, de la subjectivité et de la liberté créative qui se trouve aujourd’hui questionnée. Défendre le livre, c’est peut-être surtout préserver ce qu’il a toujours incarné : une pensée humaine capable de résister à sa propre dépossession.

La question lancée à la cantonade par Bercy en juillet dernier afin d’interroger la taxation de ce pilier multiséculaire de la culture pouvait sembler incongrue. Mais la polémique autour de Thélyson Orélien et, plus généralement, l’accélération de l’IA la rendent d’une actualité brûlante.

Pour tenter de s’y retrouver, il n’est pas inutile de revenir sur ce que fut le livre à son apogée : un objet imprimé clairement circonscrit, édité, c’est-à-dire diffusé en plusieurs exemplaires à travers le monde et conçu par un auteur de chair et d’os juridiquement défini. Le livre était alors le principal opérateur qui permettait aux pensées individuelles de dialoguer entre elles sur de longues distances et, par là même de s’affermir, de renforcer leur propre subjectivité, tout en générant une pensée collective faisant société.

Il était logique que ce dispositif trouve avec les réseaux numériques l’opportunité de s’étendre davantage, au-delà du livre. D’abord en permettant à une communauté de plus en plus large de lecteurs et de rédacteurs d’interagir en une sorte de conversation généralisée, au-delà de leur élite initiale. Ensuite, en reliant directement des textes ou des bouts de textes, voire d’autres formes d’expression, sans passer forcément par le laboratoire du for intérieur. Enfin, en déléguant aux algorithmes une part croissante du processus cognitif.

Subjectivité triomphante

Cette évolution symbolisée par l’Internet pouvait sembler tourner le dos à l’ordre profondément humaniste du livre. En réalité, il n’en était que l’extension et ne faisait qu’en réaliser l’idéal d’une pensée à la fois individuelle et collective. D’ailleurs, n’était-il pas déjà évident pour un poète comme Mallarmé que le « je pense » était aussi un « ça pense » (Foucault) généré par les algorithmes du langage naturel ? Autrement dit, même si le livre à son apogée était perçu comme le fruit d’une subjectivité triomphante, il était clair en même temps que celle-ci n’était jamais que l’expression d’un tissu et d’une histoire culturels qui la dépassaient.

Est-ce à dire qu’avec l’IA nous n’assistons pas à une mutation anthropologique qui, cette fois-ci, menace de rompre l’équilibre entre la liberté individuelle de création et les forces extérieures qui l’agissent ? Le livre aura été longtemps au centre de cet équilibre. Est-il appelé à perdre ce rôle et la liberté avec ?

L’épisode du livre C’était ça ou mourir semblerait le confirmer. En effet, qu’il ait été écrit ou non par Thélyson Orélien, le simple fait de ne pas pouvoir le démontrer, c’est-à-dire d’échouer au test de Turing, nous fait passer de l’autre côté du miroir. Une manière de se rassurer consiste à penser que, de toute manière, l’IA intervient de plus en plus comme une aide à la création et un enrichissement de celle-ci. Mais, qu’il devienne impossible de reconnaître dans une œuvre une intentionnalité semblable à la nôtre, cela ne peut que remettre en question nos cadres de pensée et nos valeurs.

L’intelligence n’est pas la conscience et rien n’empêche qu’elle soit artificielle

Certes, l’intelligence n’est pas la conscience et rien n’empêche qu’elle soit artificielle. D’ailleurs, sans même parler de technologie numérique, les cultures du monde n’étaient-elles pas déjà pleines d’œuvres sans auteurs auxquelles nous donnions sens, de même que nous le faisons pour des aidants humanoïdes ou même pour certains phénomènes naturels ? Mieux, rien ne dit que le sentiment du soi que suscite la lecture d’un livre et de son auteur n’est pas une fiction typiquement occidentale qu’une autre culture ou, a fortiori, une culture intégralement numérique pourrait disqualifier ?

Il semble clair cependant que ce qui est en jeu dans l’écosystème des algorithmes et de leurs rouages humains, tels les influenceurs, c’est la place, sinon la survie, de la pensée individuelle et de sa liberté créative. Situation paradoxale puisque c’est justement cet individualisme créatif qui en externalisant ses propres capacités cognitives se trouve menacé de dépossession et de dépassement. C’est d’ailleurs ce risque existentiel, plus que celui de la seule perte de contrôle militaire, que pointe le P-DG d’Anthropic (cf. Le Grand continent du 12 septembre 2026) au grand dam de Trump.

Le mélange d’enthousiasme et de crainte que nous ressentons aujourd’hui devant l’IA dépasse de loin l’espoir mêlé d’inquiétude que nos ancêtres du XVe siècle ont pu ressentir lorsque l’imprimerie est venue bousculer l’unique discours de la chrétienté en propulsant sur le devant de la scène l’individu souverain et la libre diversité de ses points de vue. Aujourd’hui, à certains égards, le mouvement est inverse puisque tout en laissant libre cours à un relativisme débridé il vient menacer la liberté de chacun au profit d’un procès sans sujet, sans bornes et sans fins que des politiques autoritaires se proposent logiquement d’instrumentaliser.

Un pur produit de la volonté humaine

C’est pourquoi la question de savoir ce qu’est un livre n’est pas vaine. Il s’agit moins de se raccrocher au livre comme à un canot de sauvetage sans avenir que de puiser dans l’expérience de sa lecture des principes vivants pour accompagner l’évolution technologique en la maîtrisant au profit de la liberté humaine. Qu’il s’agisse de ses effets écologiques ou cognitifs, le progrès technologique ne doit pas être abandonné à sa propre dynamique comme si c’était un phénomène naturel ou un destin. C’est précisément parce qu’il est un pur produit de la volonté humaine qu’il peut et doit rester au service de celle-ci, comme l’invention du livre imprimé le fut.

Certes, l’expérience de la lecture et de l’écriture s’exonère de plus en plus de sa relation personnelle au livre. Mais, cette dernière doit être préservée et valorisée comme le noyau séminal d’une société ouverte de progrès, même si sa part dans l’explosion des nouvelles textualités diminue. C’est à cette condition que les développements extraordinaires du numérique et de l’IA garderont le cap d’une émancipation proprement humaine. En fait, il n’y a pas de contradiction à lire des livres tout en s’investissant dans l’aventure numérique. L’IA va sans doute aller beaucoup plus loin qu’on ne l’imagine vers toujours plus d’autonomie, mais si l’on souhaite qu’elle reste au service de l’homme, il sera nécessaire de la canaliser au même titre que le rapport à la nature.

Qu’il s’agisse du rapport à la nature ou à la surnature technologique, nous entrons dans une ère où nous ne pouvons plus laisser les choses se faire toutes seules en dehors de toute régulation. C’est pourquoi je ne suis pas d’accord avec Virginie Despentes lorsque, malgré son génie d’écrivaine, elle défend le 23 septembre sur France 5 que Thélyson Orélien puisse « écrire comme il veut » quitte à laisser la machine agir à sa place tout en prétendant qu’il s’agit toujours d’un livre. L’identité juridique du livre n’a rien d’immuable bien sûr, mais elle doit rester une décision humaine. Le combat pour le livre et la lecture reste donc, plus que jamais, d’actualité.

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