Livres Hebdo : Pendant que vos concurrents réalisent des opérations de croissance externe ou s'allient, vous avez choisi de vous transformer de l'intérieur en développant GenIA-L en propre. Pourquoi ce choix ? Et excluez-vous toute acquisition ou alliance à l'avenir ?
Julien Tanguy : Notre stratégie n'exclut pas les acquisitions et nous étudions régulièrement les opportunités sur le territoire européen où nous opérons déjà, voire au-delà. Il faut comprendre ce que représente cette révolution autour de l'IA pour nous : mon sujet aujourd'hui n'est pas seulement de poursuivre une course sur le marché de l'IA juridique avec une IA performante, fiable et plébiscitée pour sa qualité. Mon sujet est aussi de penser et construire l'avenir de ce groupe et de ses métiers, en l'inscrivant sur le temps long. Nous avons la particularité de disposer d'un actionnariat familial qui encourage cette vision à long terme et nous disposons d'actifs sans équivalent sur le marché.
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LexisNexis a noué un partenariat avec Harvey, et les start-ups comme Legora lèvent des milliards. Seriez-vous prêt à ouvrir vos contenus à ces acteurs, ou faut-il garder la maîtrise de l'outil et de la relation client ?
Nous ne sommes pas disposés à donner accès à nos contenus à d'autres acteurs. Il est ici question de la maîtrise de nos contenus et de leur valeur intrinsèque. En tant qu'éditeur juridique, nous appartenons aussi, voire avant tout, à une chaîne de production, de diffusion et d'opérationnalisation du droit qui garantit le bon fonctionnement de l'État de droit ; dit autrement, nous avons un rôle sociétal et politique systémique qui nous oblige. Sachant cela, nous ne prenons pas le risque de démonétiser nos contenus et de les fragiliser.
En un mois, LexisNexis a racheté Doctrine et Lextenso a rejoint C.H. Beck, qui s'est emparé de Noxtua. Comment Lefebvre Dalloz a-t-il accueilli ces opérations ?
Cela change la donne en effet puisque nous nous retrouvons seul acteur du secteur de l'édition juridique dont l'actionnariat demeure français et indépendant. Ce n'est pas anodin s'agissant d'une activité qui revêt un caractère systémique. Cela valide notre stratégie qui consiste à proposer à nos clients une plateforme européenne commune qui s'appuie nécessairement sur nos contenus locaux.
« Nous publions 300 titres nouveaux chaque année »
LexisNexis assume le recul du papier, Lextenso en fait un pilier. Combien de nouveautés publiez-vous encore chaque année ?
Nous pouvons nous aussi attester d'une chute irrémédiable du papier, de l'ordre de 20 % en chiffre d'affaires, mais il s'agit de bien distinguer l'attrition pour le support papier et l'affirmation voire le renforcement de notre mission première qui est de diffuser la connaissance, laquelle passe par la production d'idées, de monographies. Nous publions 300 titres nouveaux chaque année. Notre volonté est de poursuivre l'édition d'ouvrages en garantissant l'excellence de leur contenu et en faisant de ces livres les porteurs de notre histoire et la continuité de notre héritage.
Les décisions de justice sont désormais en accès libre, et une IA peut les résumer « en quelques secondes », comme vous l'avez dit sur Europe 1. Que reste-t-il de la valeur d'un éditeur juridique quand la matière première devient gratuite ?
Cette question de la démonétisation de la donnée juridique a occupé le débat public avant l'IA générative, notamment du fait d'une politique d'ouverture des données publiques proactive et efficace en France. Je fais aussi le parallèle avec la démonétisation à l'œuvre des contenus d'actualité depuis plus de 20 ans, où l'on observe un écosystème informationnel façonné par un acteur monopolistique, dictant unilatéralement ses propres règles à tous les éditeurs de presse et leur imposant le gratuit comme un modèle économique de référence. Je veux réaffirmer la valeur sociétale et économique d'une information juridique qualifiée, experte, à la main d'auteurs et de rédacteurs.
