"pcm", petite collection militante | Livres Hebdo

Par Véronique Rossignol, le 26.04.2018 (mis à jour le 11.05.2018 à 08h56) Six collections qui ont marqué l’édition/3

"pcm", petite collection militante

Photo OLIVIEFR DION

Avec 278 titres au format poche couvrant, dans toutes les nuances de la palette chromatique, de multiples domaines entre 1967 et 1982, la mythique "petite collection maspero" imaginée par François Maspero a incarné l’édition engagée. Troisième volet de notre série sur six collections qui ont marqué l’histoire de l’édition française.

Ah, le général Giáp !/me dit-il,/C’était notre Bible - stratégique,/comme je venais d’acheter le Maspero à la foire aux livres." A la page 358 d’Un œil en moins (P.O.L, mai 2018), dans lequel Nathalie Quintane évoque l’agitation politique du printemps 2016 en France, ce dialogue paraîtra peut-être un peu codé aux lecteurs de moins de 40 ans. "Le Maspero" en question? Sans doute Guerre du peuple, armée du peuple du général vietnamien V. N. Giáp, 14e sur les 278 titres publiés de 1967 à 1982 dans la mythique collection de poche "petite collection maspero", la "pcm" (en minuscules).

Plus de cinquante ans après sa naissance, la "pcm" reste la plus célèbre de la trentaine de collections créées par le libraire-éditeur François Maspero (1932-2015), de ses débuts dans l’édition en 1959 à son départ en 1983, la plus emblématique d’un temps où le fond de l’air était rouge, le fleuron d’un âge d’or de l’édition critique, auréolé d’une réputation presque inversement proportionnelle à la petite taille de la maison. Cette série à petits prix a occupé plus qu’aucune autre l’espace original qu’avait inventé François Maspero entre édition de sciences humaines et sociales et édition politique. Un catalogue ouvert à la fois à la théorie et au militantisme, aux textes de référence et aux essais d’intervention, aux penseurs du passé et aux intellectuels vivants.

Née un an avant Mai 68, la "pcm" sera le barda de combat de la jeunesse rebelle, la trousse de survie idéologique de la gauche et de l’extrême gauche des années 1970, l’université politique d’une génération. Elle symbolise le bouleversement culturel d’une époque où le monde académique se transforme, le nombre d’étudiants croît de 245 000 en 1961-1962 à 811 000 en 1975-1976 (1), le livre est une arme de lutte. Et ce même si elle n’est ni la première, ni la seule collection de sciences humaines en poche dans cette décennie 60 où naissent "10/18" (Plon), "Idées" (Gallimard), la "Petite bibliothèque Payot" (Payot), "Médiations" (Denoël-Gonthier), et "Points" (Seuil) en 1970.

Leur format et leur prix permettent de diffuser largement ces petits pavés légers et maniables, porteurs d’analyse critique et de subversion. D’Au pied du mont Kenya, du militant indépendantiste Jomo Kenyatta, à Eviter la guerre, dirigé par Philippe Lacroix, sous des couvertures monochromes inspirées du graphisme des éditions allemandes Suhrkamp, le catalogue laboure les champs du marxisme et de l’anarchisme, l’histoire ouvrière, l’histoire coloniale et les mouvements de libération, le féminisme. Les classiques (Marx et Engels, Louise Michel, Rosa Luxemburg, Mao Tsé-toung, Victor Serge…) côtoient des penseurs contemporains qui dirigent souvent déjà leur propre collection chez Maspero: Louis Althusser a créé "Théorie" en 1965, Charles Bettelheim "Economie et socialisme". L’historien de la Grèce ancienne Pierre Vidal-Naquet, qui pilote la collection "Histoire classique", établira l’édition en "pcm" du recueil de textes sur Les crimes de l’armée française.

L’éditeur et le fétichiste

Plus que "fan", "fétichiste" : c’est ainsi que se définissait Alain Panaget, alors responsable du rayon sciences humaines de la librairie Sauramps, à Montpellier, dans la plaquette fêtant les 20 ans de La Découverte en 2003. Le libraire y avouait sa "grande passion" pour les éditions Maspero et pour la "pcm" en particulier, découverte en 1981 avec La résistance irlandaise de Roger Faligot. Célébrant son "esthétique", il avouait s’être mis à chiner activement les titres chez les bouquinistes à partir de 1990.

Les premiers titres sont des reprises du fonds de la maison, fondée huit ans plus tôt, notamment des livres parus dans la première collection emblématique "Cahiers libres", comme Les damnés de la terre de Frantz Fanon, préfacé par Sartre (1961, repris en "pcm" en 1968) ou les écrits d’Ernesto Che Guevara. Parallèlement, la collection accueille des inédits dans une proportion de plus en plus significative. Le prix deux à trois fois inférieur à celui des grands formats assure une large diffusion à des titres remarqués mais qui n’avaient pas forcément réalisé de très grosses ventes en première édition. Dans la "pcm", 10 000 exemplaires ne sont alors pas rares. François Gèze, entré en 1980 chez Maspero, devenu en 1983 La Découverte, se souvient des "stupéfiants" 60 000 exemplaires de Sur la valeur de Pierre Salama ("pcm", n° 158).

Postérité

L’arrêt de la collection en 1982, suivi du départ de son créateur, coïncide avec le reflux des courants de la gauche radicale. L’édition critique de SHS est "frappée de plein fouet par le retournement idéologique" et la montée du néolibéralisme, se souvient François Gèze. Publier des inédits à des prix de poches pose un problème de rentabilité, commente l’éditeur qui, à la tête de La Découverte à partir de 1983, lance pourtant la collection de poche pour étudiants "Repères" et réédite de nombreux titres du fonds Maspero.

Il faudra attendre près de quinze ans avant qu’une nouvelle génération, portée au tournant des années 1990-2000 par l’émergence de nouvelles luttes anticapitalistes et altermondialistes, ne réanime l’esprit de la "pcm". Inspirées plus ou moins directement par le travail de François Maspero, des petites structures indépendantes et des collections reprennent le flambeau: la maison marseillaise Agone, La Fabrique, Amsterdam (qui a repris le fonds des Prairies ordinaires), la collection "Raisons d’agir" au Seuil, plus récemment Les Liens qui libèrent, adossé à Actes Sud, les disparues éditions Dagorno et Aden (2). Thierry Discepolo, fondateur d’Agone et de la collection "Contre-feux" en 1998, a rendu hommage à cet héritage dans le collectif François Maspero et les paysages humains (A plus d’un titre/La Fosse aux ours), le catalogue accompagnant l’exposition consacrée à l’éditeur en 2009 à Lyon (3). L’ancien chirurgien Eric Hazan, créateur de La Fabrique en 1998, a souvent exprimé son admiration pour Maspero, "un modèle, un idéal inatteignable", tout en se réjouissant il y a quelques mois que les livres du Comité invisible qu’il a édités soient dans les sacs à dos des étudiants pendant le mouvement Nuit debout au printemps 2016.

Quant à la collection originale, certains titres épuisés se trouvent sur les sites des librairies d’occasion. Numérisés, ils sont accessibles sur le portail Cairn, disponibles en impression à la demande ou en format original via FeniXX. Comme toute collection culte, la "pcm" a ses fétichistes. Avec le temps, elle est devenue collector.

(1) "La France entre dans l’ère des universités de masse", analyse Rémy Rieffel (dans L’édition française depuis 1945, Paris, Editions du Cercle de la librairie, 1998).

(2) Voir Sophie Noël, L’édition indépendante critique : engagements politiques et intellectuels, Villerbanne, Presses de l’Enssib, 2012.

(3) Conseiller scientifique de l’exposition, l’historien Julien Hage, maître de conférences à l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense, a soutenu en 2010 une thèse sur "Feltrinelli, Maspero, Wagenbach: une nouvelle génération d’éditeurs politiques d’extrême gauche en Europe occidentale, 1955-1982".

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