Mississippi blues. Jeune écrivain surdoué né en 1981, Paul Greveillac - un pseudonyme fabriqué à partir de Gracq et de Reverdy -, a été salué dès son premier roman, Les âmes rouges (Gallimard, 2016). Il possède, outre un style d'un beau classicisme (qu'il chaloupe et jazze un peu ici, sujet oblige), une authentique imagination et une vaste ouverture sur des univers très différents. Il avait écrit sur la Chine (d'où est originaire son grand-père), la Russie, la Mitteleuropa. Le voici maintenant qui se transporte vers la Louisiane, au début du xixe siècle, juste au moment où Napoléon vient de la vendre aux Américains. Cette vente inquiète la famille Beauregard, de riches et puissants planteurs de canne à sucre français, même si leurs affaires ne cesseront de prospérer jusqu'à la guerre de Sécession (1861-1865). Le roman court de 1804 à 1844, soit de la cession de la Louisiane jusqu'aux prémices de la guerre américano-mexicaine, laquelle permit aux Américains d'agrandir considérablement leur territoire au Sud.
On peut considérer que Le creuset des sorciers, très difficile à résumer, mêle trois histoires. La principale est celle de Jean-Baptiste, jeune mulâtre acquis au marché aux esclaves de la Nouvelle-Orléans par Jacques Beauregard pour 850 $, une somme considérable qu'il viendra à regretter. Mais pas question de le revendre, car Jean-Baptiste possède un don divin : totalement autodidacte, il a l'oreille absolue, une folle virtuosité de ses mains, et est capable de jouer n'importe quelle musique, ainsi que de composer des variations de son cru. Hélène Beauregard, la femme de Jacques, une espèce d'Emma Bovary cajun, est séduite. Elle le protège et le fera jouer partout, presque tous les jours, jusqu'à ce que, en butte à la jalousie et à l'agressivité de ses semblables, il disparaisse en 1840. Il finira sa vie en 1865 dans le Missouri, sous le pseudonyme de Napoléon Davis, après toute une série de mésaventures.
La deuxième histoire, qui revient de loin en loin, c'est celle de Miles Davis (1926-1991), quittant Saint-Louis pour New York, où il deviendra le grand trompettiste que l'on sait, pionnier d'un free-jazz abrupt, pas très éloigné de ce que jouait Jean-Baptiste, son lointain ancêtre.
Enfin, et c'est peut-être le plus intéressant, Paul Greveillac parle de lui, au début et à la fin du livre, sans compter quelques grains de sel mêlés ici ou là au récit. Sans tout révéler, il aborde ses propres origines, plus que métisses. Outre le grand-père chinois venu de Canton, passé par Hong Kong et installé à la Jamaïque, il y a cette arrière-grand-mère « mulâtre », cette grand-mère caribéenne, descendantes d'esclaves importés du Nigeria, du Ghana. « Remontant cinq générations, j'ai le sang noir », écrit Greveillac. À une époque de repli identitaire, de xénophobie généralisée, de racisme de plus en plus assumé un peu partout, ce roman qui célèbre la France « terreau d'hybridations nouvelles » fait du bien. Il est dédié aux « emmêlés, aux sang-mêlé, aux métis de tous bords », comme l'auteur. On attend de Paul Greveillac qu'il explore ce filon mémoriel, cet héritage inouï, dans ses prochains livres.
Le creuset des sorciers : histoire de l'esclave à mille mains qui inventa sa musique
Gallimard
Tirage: 0
Prix: 19,00 €
ISBN: 9782073085009
