Bonnes feuilles

Pascal Vandenberghe, le hussard de la librairie

Pascal Vandenberghe, Librairies Payot - Photo OLIVIER DION

Pascal Vandenberghe, le hussard de la librairie

Dans Le funambule du livre, à paraître le 5 février aux éditions de l'Aire, le P-DG de l'enseigne Payot se lance dans l'exercice de l'autobiographie et dresse un panorama des enjeux de la librairie de demain.

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Par Cécile Charonnat,
Créé le 03.02.2021 à 10h00,
Mis à jour le 04.02.2021 à 08h46

La librairie ne manque ni de profils atypiques ni de belles histoires. Celle de Pascal Vandenberghe, P-DG de Payot en Suisse, en constitue un exemple éclatant. Entré en librairie presque par hasard à 23 ans, l'ancien ouvrier ajusteur-mécanicien se retrouve trente ans plus tard « patron et propriétaire » de la plus importante chaîne de librairies de la Suisse romande.

Un parcours modèle que ce pudique autodidacte a choisi de retracer dans Le funambule du livre, paru le 28 janvier aux éditions suisses de l'Aire. Sous forme d'entretiens, il y narre - rapidement - une enfance « étouffante », coincée dans une famille où on ne lit pas, puis, vers 16 ans, la découverte de la lecture dont il fait une pratique « utilitariste » afin de « s'auto-éduquer ». En 1983, c'est l'entrée dans le monde du livre. Il est engagé comme libraire à la Fnac. Pendant vingt ans, il gravit progressivement les échelons, employé, cadre puis directeur d'entreprise et navigue entre librairie et édition (Complexe, La Découverte). Une multiplicité d'expériences « assez rare » selon le P-DG et qui lui donne cette capacité à établir « des passerelles dans une chaîne du livre qui reste encore très étanche » et l'a aidé « à faire bouger de nombreuses lignes, notamment pour Payot. »

C'est finalement au sein de la chaîne de librairies suisses, et de ce territoire helvète, qu'il trouve son ancrage. Arrivé en 2004 pour consolider l'enseigne, alors en pleine reconstruction, il se révèle un chef d'entreprise d'une efficacité redoutable, autant respecté que craint. Mû par la recherche d'un équilibre constant entre « expérience, réflexion et intuition » il accomplit sa tâche jusqu'à racheter Payot au groupe Lagardère en 2014. L'ancien anarchiste est devenu un actionnaire majoritaire. Peu avare de contradiction, ce solitaire invétéré adopte trois ans plus tard la nationalité helvète.

Guère porté sur l'autocongratulation, Pascal Vandenberghe laisse au lecteur le soin de lire entre les lignes sa fierté d'avoir su conserver à Payot son caractère de « librairie. C'est assez rare au sein des enseignes francophones. Nous ne sommes pas tombés dans le côté mercantile des affaires, j'ai toujours veillé à ne pas sacrifier le sens de l'entreprise au financier pur », affirme le P-DG qui a fait de « l'éthique responsable » un des piliers du développement de Payot. Toujours tourné vers l'avenir, et « le coup d'après », le jeune sexagénaire conclut son récit par la présentation - et l'adoubement - de son successeur, Thomas Valéa, un ancien dirigeant de chez Zara et l'annonce de son retrait des affaires qu'il aimerait faire coïncider avec les 150 ans de l'enseigne, en 2027.

Pour atténuer le caractère « un peu prétentieux qui guette l'exercice de l'autobiographie », Pascal Vandenberghe a choisi d'ajouter à son ouvrage un court essai consacré à l'avenir du livre et de la librairie. Il y analyse les défis qui les attendent, comme Amazon ou l'émergence de « nouveaux censeurs », et met en lumière leurs atouts telle la technologie numérique. « Ce sont des enjeux que les gens ne voient pas forcément », plaide le libraire qui a aussi voulu tordre le cou à cette « antienne qui veut que le livre meure demain. Mais en presque quarante de métier, je constate qu'il est toujours bien là et plus que jamais vivant », martèle celui pour qui la libraire reste « un sport de combat. »

Extraits

À 23 ans, il postule à la Fnac de Metz

« Je me suis présenté avec mon CV tout pourri, je n'avais pas le bac, je n'avais pas fait d'études, juste un CAP d'ajusteur, je n'avais pas suivi de formation de libraire et j'étais passé de petit boulot en petit boulot, jamais plus de six mois au même endroit ! La seule chose qui m'embêtait si j'étais engagé, c'est que je venais de lire les dix premiers volumes de la Comédie humaine de Balzac dans la « Pléiade » et que j'aurais aimé avoir un peu de temps pour avaler les deux derniers tomes. Mais bon, je suis engagé, et c'est à partir de là que l'aventure du livre commence. »

L'autodidacte qui voulait « servir » le livre

« Tout ce que j'avais pu faire dans ma vie depuis 1983, avec cette trajectoire professionnelle épanouissante, je le devais aux livres qui m'avaient formé. Si je m'engageais autant, si je me donnais à fond, c'était pour rembourser ma dette envers eux, qui m'avaient tout apporté. D'abord je n'en fus pas conscient, puis je m'en suis parfaitement rendu compte.

C'est aussi pour cela que j'ai toujours cherché à faire évoluer le métier dans ses pratiques, pour lui garantir un avenir en anticipant autant que possible les attentes et les besoins des lecteurs : je lui devais bien ça ! Mon ambition n'a jamais été différente : je n'ai pas voulu me servir, mais servir le livre. Accessoirement, je faisais du management, de la gestion et de l'organisation, mais toujours avec cette idée de dette à rembourser. »

À La Découverte des enjeux de l'édition et de la librairie

« Nous avons donc publié Le monde n'est pas une marchandise [de José Bové] en 2001, avant d'en vendre plus de 80 000 exemplaires en grand format. Cette réussite touchait à l'un des enjeux majeurs pour une maison d'édition de cette taille : il fallait impérativement avoir une très grosse vente par an, si possible à plus de 70 000 exemplaires, ou deux grosses à plus de 40 000, pour équilibrer les comptes. Encore fallait-il que le directeur de la maison lui-même en ait conscience et prenne ce paramètre en compte dans son programme éditorial. Ce que je voulais faire comprendre à François [Gèze], c'est qu'on pouvait agir sans vendre notre âme au diable ni « trahir » la culture et l'identité de la maison. On touche là du doigt une nécessité commune aux libraires et aux éditeurs : celle d'un équilibre entre bonnes ventes pour "faire bouillir la marmite" et financer le reste, ce qui "tourne" plus lentement. »

Face aux libraires indépendants suisses

« Le fait que plusieurs libraires indépendants considèrent encore aujourd'hui Payot comme un ennemi est incompréhensible à mes yeux, pour de multiples raisons. D'abord parce que nous les avons précédés dans la plupart des villes où nous exerçons. Payot n'est donc pas un "envahisseur" mais un acteur historique présent depuis plus d'un siècle - donc souvent avant eux ! -, dont l'ancrage a toujours été suisse et l'est redevenu sur le plan capitalistique depuis 2014, après une vingtaine d'années passées dans le giron d'une société française. Ensuite parce que Payot, depuis trente ans, ne s'installe jamais dans des villes où des libraires indépendants sont actifs. [...] Durant la longue campagne pour la loi de réglementation du prix du livre, j'ai fait preuve d'un engagement sans faille en faveur de ce texte. J'ai un temps pensé que cela ouvrirait le dialogue. Mais non : à peine le projet fut-il rejeté par le peuple en 2012 que le rideau s'est baissé entre ces gens et moi - alors que je leur avais proposé, par l'intermédiaire de leur syndicat professionnel, de nous rencontrer pour débattre de nos problématiques communes. Je ne reçus jamais de réponse à cette proposition. [...] Sans attendre de leur part le moindre signe de reconnaissance, j'ai rêvé un temps qu'ils finissent par admettre que nous n'étions pas des "ennemis", mais que nous avions des intérêts en commun et des causes à défendre ensemble. Et que Payot tenait compte d'eux dans ses décisions. Bref, que les critiques infondées cesseraient. J'ai depuis lors abandonné cet espoir. »

Et il créa la franchise Nature & Découvertes

« Il fallut un peu plus d'un an pour négocier le contrat de franchise et surtout préparer l'arrivée de l'enseigne en Suisse et nous avons finalement ouvert le premier magasin à Lausanne en septembre 2009, juste en face de la librairie Payot ! Un joli signe : comme dans toutes les réussites, le facteur chance aura donc joué un rôle non négligeable dans celle-ci, comme d'ailleurs à plusieurs moments dans le processus. Au savant équilibre entre expérience, réflexion et intuition que je cherche à trouver dans mes prises de décision, le facteur chance apporte cette touche de hasard souvent décisive dans leur concrétisation et surtout leur réussite. Encore que, bien qu'opposé aux théories déterministes et rétif à toute croyance en un destin et à la fatalité, je ne considère pas la chance comme le résultat du seul hasard : être là où il faut au bon moment pour la saisir n'arrive généralement pas par le seul fait du hasard. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai nommé Kaïros la holding que j'ai créée lors du rachat de Payot. »

Le rachat à Hachette de l'ensemble des librairies Payot

« De mon côté, contrairement à l'opinion de certains, je n'ai pas racheté Payot par ambition personnelle mais pour lui garantir un avenir. Par devoir, si ce mot vaut encore, et par nécessité. C'est en fonction d'un simple critère qu'on peut évaluer la trajectoire d'un directeur d'entreprise. Si celle-ci lors de son départ a devant elle autant d'avenir qu'elle avait de passé quand il y est entré, il a réussi. Cela n'exclut pas qu'il ait dû la réformer pour la rendre durable, évidemment. Mais sa préoccupation première doit être la pérennité de l'entreprise, pas la rémunération de ses actionnaires. »

L'avenir du livre passe-t-il par les technologies numériques ?

« La prochaine étape, si elle voit le jour, constituerait une vraie révolution avec l'installation d'une machine d'impression numérique à proximité du marché des libraires, par exemple, pour la Suisse, à l'OLF (Fribourg), le principal distributeur. Cette formule n'aurait que des avantages. Commerciaux d'abord, car cela rendrait les librairies concurrentielles face à Amazon en termes de délai, qui serait du jour au lendemain pour les livres non tenus en stock, en étendant mécaniquement l'offre physique proposée en magasin. Economiques ensuite, le livre étant vendu au client final avant d'avoir été payé par le libraire, alors que le coût du stock est une des plus lourdes charges pour la trésorerie (fragile) des librairies, avec de surcroît l'économie des frais de transport. Ecologiques enfin : plus besoin de transporter des livres physiques imprimés à la demande dans un entrepôt situé à plusieurs centaines de kilomètres, alors qu'ils pourraient être produits à proximité.S'ils veulent vraiment, comme ils l'affirment régulièrement, donner aux libraires les outils et moyens traditionnels pour répondre à la puissance de la vente en ligne, notamment d'Amazon, les éditeurs et diffuseurs devraient être favorable à l'installation de telles machines, en particulier en Suisse où l'intégralité des titres disponibles n'est pas présente, ce qui occasionne des délais parfois excessivement long lorsqu'un titre doit être commandé chez son distributeur français. Mais pour cela, encore faudrait-il une révolution des mentalités : les éditeurs, très jaloux de la maîtrise de la chaîne de distribution, accepteront-ils un jour de jouer le jeu ? »

Pascal Vandenberghe, Christophe Gallaz
Le funambule du livre : entretien avec Christophe Gallaz; Suivi de La librairie est un sport de combat : essai
Éditions de l’Aire
Tirage: 0
Prix: 24 € ; 258 p.
ISBN: 9782889561322

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