Bonnes feuilles

Le prix Goncourt, un long fleuve pas tranquille

Dans les coulisses du prix Goncourt - Photo Olivier Dion

Le prix Goncourt, un long fleuve pas tranquille

À l’occasion des grands prix littéraires, un ouvrage encyclopédique retrace les 120 ans chaotiques, polémiques, mais uniques, de l’académie Goncourt et de son trophée convoité, le plus célèbre au monde.

J’achète l’article 1.5 €

Par Jean-Claude Perrier,
Créé le 25.10.2023 à 15h57

Pour raconter cette histoire à nulle autre pareille, année par année, lauréat par lauréat, en la contextualisant, il ne fallait pas moins de deux universitaires chevronnés, fins connaisseurs de notre patrimoine et de notre vie littéraires : Jean-Yves Le Naour, historien spécialiste du XXe siècle, et Catherine Valenti, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université Toulouse II, membre du laboratoire PLH (Patrimoine, littérature, histoire). Outre leur érudition, les deux compères ont un joli brin de plume, volontiers caustique, et savent faire preuve d’un peu d’humour. Un seul bémol : lorsqu’ils citent leurs sources journalistiques, ils pourraient varier plus leurs lectures – on a bien compris qu’ils ne sont abonnés qu’à un seul journal, un grand quotidien du soir…

Le Naour et Valenti se sont donc lancés dans une encyclopédie de 120 ans de prix Goncourt, histoire à travers laquelle, en relief ou en creux, peut se lire toute celle de notre littérature moderne. Depuis John-Antoine Nau, en 1903, pour Force ennemie, dont le nom n’a survécu que parce qu’il fut le premier romancier récompensé, jusqu’à la dernière en date, Brigitte Giraud, pour Vivre vite, en 2022, qui donna lieu à un de ces psychodrames polémiques dont l’académie est coutumière depuis ses tout débuts. Il y a toujours eu, parmi le jury, des antagonismes, des membres en désaccord si profond avec un choix qu’il les a parfois conduits à claquer la porte du restaurant Drouant, siège de l’académie depuis 1914.

On se souvient des départs tonitruants de Louis Aragon ou Bernard Clavel, de sa propre mise en réserve par Michel Tournier, de la violente bronca, l’an dernier, des jurés partisans du Maître du Kremlin, de Giuliano da Empoli, jugé plus dans l’air du temps que le roman de Brigitte Giraud, etc. Il y a toujours eu des erreurs, des nuls couronnés, de grands écrivains oubliés, mais aussi de prestigieux lauréats : Proust, Malraux, Gracq, Mandiargues, Tournier, Gary + Ajar, Duras – pour ne citer que des défunts...

Malgré toutes ces avanies, ou avec elles aujourd’hui en ces temps hypermédiatisés, l’académie Goncourt poursuit sa route, décernant chaque année désormais non plus un prix mais plusieurs (biographie, poésie, nouvelle, bourse Goncourt du premier roman…), se démultipliant dans les lycées, en France et partout dans le monde (Goncourt des lycéens, choix Goncourt des étudiants dans plus de trente pays), et même récemment dans les prisons.

Les frères Goncourt, Jules et Edmond (de), n’avaient pas prévu ce succès planétaire lorsqu’ils créèrent leur modeste prix afin de récompenser un genre littéraire, le roman, qu’ils estimaient méjugé par l’Académie française, la grande rivale. Contestataires, les Goncourt ont toujours été eux-mêmes contestés. Leur choix de cette année sera-t-il cette fois consensuel, ou les esprits vont-ils à nouveau s’enflammer ? En attendant le 7 novembre, replongeons-nous dans quatre épisodes de la saga.

 

Les extraits :

 

  • John-Antoine Nau (1903) : un extraterrestre (p. 13-14)

C'est avec un récit fantastique d'extraterrestre ayant pris possession du corps d'un humain que John-Antoine Nau inaugure l'histoire du prix Goncourt. De l'avis même de tous les critiques, il s'agit d'un livre curieux. Le lecteur du XXe siècle, baignant dans la culture cinématographique américaine, songera aux terrifiants Body Snatchers, au grotesque Venom ainsi qu'à tout autre alien vivant en symbiose avec le corps d'un malheureux terrien. Mais à l'époque où le fantastique au cinéma se limite au Voyage dans la Lune réalisé par Méliès en 1902, on écrit plus volontiers que l'auteur s'est inspiré d'Edgar Poe, du Horla de Maupassant ou encore de H. G. Wells. On ne sait d'ailleurs si le narrateur rêve ou est éveillé. Et plutôt que de rêve, il convient de parler de cauchemar. Si le prix est salué presque unanimement pour son audace et ses qualités d'imagination, on ne peut pas vraiment dire qu'il nous laisse aujourd'hui une forte impression. Le premier cru du Goncourt a mal vieilli.

Et pourtant, il était attendu de pied ferme. On allait voir ce qu'on allait voir. On parlait depuis si longtemps de cette académie Goncourt chargée de décerner un prix à un auteur prometteur que le monde des lettres était sur le qui-vive et le public empli d'impatience. Le jury lui-même ruait dans les brancards. « Nous étions tout feu, tout flamme ! À nous le zèle des néophytes !... Nous avions une mission à remplir, laquelle était de démontrer l'utilité de la fondation Goncourt en tant que dispensatrice d'un prix destiné à signaler et à soutenir des débuts littéraires pleins de promesses ! » écrira Lucien Descaves dans la préface à la réédition parue à la mort de Jean-Antoine [sic] Nau de Force ennemie chez Flammarion, en 1918. Lors d'un repas préalable, les jurés avaient examiné une liste de trente candidats avant de n'en retenir que quelques-uns pour le dîner du 21 décembre au restaurant Champeaux, place de la Bourse, où serait désigné le grand vainqueur. Car l'académie Goncourt ne délibère qu'en mangeant, ce qui, on en conviendra, est une excellente façon de procéder. À l'époque, ce n'était donc pas chez Drouant, et on ne déjeunait pas mais l'on soupait ! Les journalistes avides de scoops, tenus à l'écart, sont donc réduits à publier le menu en guise d'information. Ce soir-la, les Dix – ou plutôt les Neuf car le plus jeune des frères Rosny est à Naples – se mettent à table à 20 heures autour d'une bisque d'écrevisses suivie d'une barbue à la sauce hollandaise, avant que la viande ne débarque sous la forme d'un cuissot de chevreuil à la purée de marrons et d'une dinde de Houdan au cresson, accompagnée naturellement d'un bon foie gras de derrière les fagots. Le reste coule tout seul : salade, petits pois à la Bonne Femme, parfait au café, avec quelques gaufrettes pour éponger, et une corbeille de fruits pour les fibres, qui comme on le sait, sont excellentes pour la digestion. Le tout arrosé de chablis, bordeaux, chinon et moult liqueurs. Après de telles agapes, la délibération est remarquablement courte. Cinq minutes à peine, selon le quotidien Gil Blas, « un petit quart d'heure », avance Le Gaulois.

Il n'a pas fallu plus de deux tours pour désigner le lauréat. John-Antoine Nau a d'abord reçu cinq voix contre trois à Camille Mauclair, une à Henri Barbusse et une autre à Jean Vignaud. Ce dernier était le candidat préféré de Justin Rosny. qui a envoyé son vote à Huysmans par lettre cachetée. Au deuxième tour, Nau l'a emporté facilement avec six voix. Bref, cela n'a pas fait un pli.

 

  • Marcel Proust (1919) : un planqué (p. 76-77)

C'est que Marcel Proust mobilise le ban et l'arrière-ban de ses connaissances. Il veut le Goncourt. Pour ce faire, il écrit et sollicite. Gaston Gallimard sait aussi organiser de bons repas au Ritz pour séduire tel critique ou tel juré de l'académie. Thierry Laget, qui a écrit l'histoire savoureuse de ce prix Goncourt dans Proust, prix Goncourt. Une émeute littéraire (Gallimard, 2019), montre toute l'ambiguité de l'écrivain qui, dans sa correspondance, feint de dédaigner le prix alors qu'il en rêve. Le 4 décembre 1919, il parle du Goncourt comme d'une « pauvre chose », mais il est prêt à se faire violence si on le lui donne : « Qu'un prix me rabaisse un peu, s'il me fait lire, et je le préfère aussitôt à tous les honneurs. » Car Proust veut être lu et il sait que le premier des prix lui donnera une caisse de résonance, un éclairage unique. Parmi les jurés, il peut compter sur le soutien de Rosny aîné, avec qui il est en relation depuis 1910 et qui a déjà voté pour lui en 1913. Le gros Daudet est sondé durant l'été avec précaution. On pourrait imaginer que le patron de L'Action française rejette brutalement cet ancien dreyfusard, homosexuel et d'ascendance juive par sa mère – même si lui se dit catholique, comme son père.

C'est le contraire qui se produit. Point de politique là-dessous mais des affaires d'amitiés et de fréquentations. Lucien Daudet, le frère de Léon, est un ami de Marcel et recommande chaudement sa lecture. Dans Le Figaro du 27 novembre 1913, Lucien Daudet lui avait déjà consacré un article dithyrambique : « Beaucoup plus tard, lorsqu'on parlera du livre de M. Marcel Proust, il apparaîtra comme une extraordinaire manifestation de l'intelligence au XXe siècle. » Léon Daudet, conquis, s'emploiera à convaincre ses collègues, à commencer par le président, Gustave Geffroy, qui abandonne Dorgelès pour Proust. Les méchantes langues affirmeront qu'il a voté pour un livre qu'il n'a même pas lu, mais ce ne sont que des médisances bien sûr. En revanche, Lucien Descaves et Léon Hennique restent acquis à Dorgelés. Emile Bergerat, le tout nouveau juré, est plus mystérieux. Son élection en mai 1919, en remplacement de Paul Margueritte, décédé en décembre 1918, toujours contre Courteline, a de nouveau déconcerté le public et fait rugir Descaves. Le cheveu long, la barbe en bataille, la pipe aux lèvres et l'œil malicieux, Bergerat ressemble au dernier Mohican d'une race de poètes et romanciers destinée à l'extinction. Il a 74 ans, ne roule pas sur l'or, ne voit plus très bien, il est malade et n'assistera presque jamais aux déjeuners chez Drouant.

Une belle recrue que cet individu-là ! De plus, il a été récompensé par l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre. Une véritable excommunication. Pourquoi dès lors l'avoir choisi et faire de nouveau piaffer Courteline dans l'antichambre ? Parce que lui aussi était de la famille ! Il était le gendre de Théophile Gautier, grand ami des Goncourt, le beau-frère de Judith décédée en 1917. Proust lui écrit personnellement... mais Bergerat ne votera pas pour lui. Quoi qu'il en soit, avec les deux Rosny, Daudet, Geffroy, Bourges et Céard, Proust est averti à la veille du déjeuner du 10 décembre qu'il devrait l'emporter.

II l'emporte en effet au troisième tour par six voix contre quatre, mais déclenche une tempête de papier. Le Populaire proteste: « Nous, les anciens soldats, avons élu Roland Dorgelès. » Lucien Descaves déclare méchamment : « M. Proust a le prix, M. Dorgelès l'originalité du talent et de la jeunesse. On ne peut pas tout avoir. » L'Humanité titre « Place aux vieux ! » Quant à Robert de Montesquiou, mécontent d'avoir servi de modèle à Proust pour son baron de Charlus, il lance un mot spirituel et vachard : « L'ombre des jeunes filles en fleurs l'aura donc emporté sur l'ombre des héros en sang. »

 

  • Edmonde Charles-Roux (1966) : quel roman que sa vie (p. 290-291)

Les Dix ont fait le choix d'une femme, ce qui n'est pas si courant dans les annales du Goncourt : Edmonde Charles-Roux est seulement la cinquième femme à être couronnée, en plus de soixante ans d'existence du prix, et alors que la carrière littéraire est désormais largement ouverte aux représentantes du « sexe faible ». Charles-Roux, quant à elle, affiche un parcours atypique, et rien ne semblait la destiner à décrocher le Graal des prix littéraires : elle a embrassé après la Seconde Guerre mondiale la profession de journaliste, passant deux ans à Elle, de 1946 à 1948, puis intégrant l'édition française de Vogue en 1948, avant d'en devenir la rédactrice en chef en 1954. Or, Vogue est perçu avant tout comme un magazine de mode, donc nécessairement futile. Aussi l'annonce de son prix provoque-t-elle quelques remous dans le Landerneau littéraire : « Ç'a été un coup de tonnerre », racontera-t-elle des années plus tard ; « des gens n'y ont pas cru, ont même pensé que c'était une blague ». Peu importe que Charles-Roux ait ouvert les colonnes de Vogue aux artistes les plus novateurs de l'époque, en les faisant dialoguer avec les représentants les plus avant-gardistes de la haute couture ; peu importe qu'elle ait été sèchement remerciée quelques semaines avant l'attribution du Goncourt pour avoir voulu imposer un mannequin noir en une du magazine : on ne retient que son statut de journaliste de mode.

Pourtant, si Oublier Palerme est bien le premier roman qu'elle publie en son nom, Edmonde Charles-Roux n'est pas tout à fait une novice en matière littéraire. En 1955, elle est devenue l'une des « collaboratrices » de Maurice Druon pour sa série médiévale des Rois maudits. « J'ai été un de ses “nègres”, en somme », reconnaîtra-t-elle en souriant. De plus, dès sa naissance, les fées de la littérature s'étaient déjà penchées sur son berceau : n'a-t-elle pas été prénommée Edmonde en hommage à Edmond Rostand, ami proche de sa grand-mère maternelle décédé deux ans avant sa naissance ? Enfin, c'est sa vie tout entière qui est un véritable roman. Née le 17 avril 1920 à Neuilly-sur-Seine, Edmonde Charles-Roux est issue d'une vieille famille de la bourgeoisie marseillaise qui s'est considérablement enrichie au XIXe siècle dans le commerce de l'huile et du savon. François, le père d'Edmonde, est le premier à rompre avec le commerce pour embrasser la carrière diplomatique. L'enfance d'Edmonde est ainsi vécue au rythme des affectations paternelles, entre deux retours à Marseille : la famille vit successivement à Saint-Pétersbourg, Istanbul, Le Caire, Prague puis Rome, où le cardinal Pagelli, futur pape Pie XII, est à partir de 1932 l'un des familiers des Charles-Roux.

 

  • Michel Houellebecq (2010) : enfin ! (p. 516-517)

C'est la foule des grands jours qui se presse au rez-de-chaussée et à l'étage du restaurant de la place Gaillon, pour assister au sacre annoncé de Houellebecq. Aucune exclamation n'a accompagné l'annonce du résultat, tant chacun était sûr de la victoire de l'auteur de La Carte et le Territoire. Invité le soir même au journal télévisé de France 2, Houellebec tente de prendre un air modeste quand le journaliste David Pujadas affirme qu'il y avait à midi trente chez Drouant « une immense cohue : on n'avait jamais vu ça, tous ceux qui étaient là le disent », mais on voit bien qu'il a du mal à cacher sa satisfaction. Suit un reportage de Bruno Le Dref, qui commente la remise du prix le matin même : « Enfin ! Après deux échecs [trois en réalité], Michel Houellebecq reçoit le plus prestigieux prix littéraire français. Mais quand il arrive sur place, lui qui n'use jamais des artifices des stars, en devient une. Une foule exceptionnelle l'attend : photographes, cameramen, journalistes et curieux se bousculent. » Les images montrent en effet une foule particulièrement dense, envahissant à la fois le rez-de-chaussée et le premier étage du mythique restaurant de la place Gaillon. À son arrivée, le lauréat a d'ailleurs le plus grand mal à se frayer un chemin au milieu d'une masse humaine particulièrement compacte. « Le timide, le renfermé, doit faire bonne figure face à plus de micros qu'aucun Goncourt n'ait jamais vu », commente Bruno Le Dref. L'information est évidemment difficile à vérifier, personne n'ayant jamais véritablement compté le nombre de micros présents chez Drouant aux mains des journalistes. Mais l'affluence paraît effectivement exceptionnelle. Ayant finalement réussi à s'attabler avec le jury du Goncourt dans une petite salle du premier étage de chez Drouant, Michel Houellebec finit par s'exprimer devant la presse : « C'est une sensation bizarre mais je suis profondément heureux, déclare-t-il sur le ton monocorde qui le caractérise et qui semble démentir ses propos. II y a des gens qui ne sont au courant de la littérature contemporaine que grâce au Goncourt, et la littérature n'est pas au centre des préoccupations des Français, donc c'est intéressant. »

 

Jean-Yves Le Naour, Catherine Valenti, 120 ans de prix Goncourt. Une histoire littéraire française (Omnibus/Perrin, 576 p., 27 euros)

Les dernières
actualités