« Je hais mon travail. » : la nouvelle parution des éditions La Meute est résumée en une seule phrase, sur la quatrième de couverture de ce premier roman de Meryem El Mehdati. Son héroïne, Meryem, 25 ans, fille d’immigrés marocains ayant grandi aux Canaries, brillante et travailleuse, va découvrir le monde de l’entreprise dans les bureaux de Supersaurio, chaîne fictive de supermarchés des îles Canaries. Elle va vite déchanter, sa vie devenant peu à peu « un long épisode de The Office ».
Dans un style tranchant, plein d’humour et de colère (et non de cynisme), l’autrice dépeint avec un humour glaçant la déshumanisation du monde du travail. Face à la pression et à l’absurdité des rapports humains en entreprise, la narratrice fait bonne figure, mais est traversée par des pensées intrusives agressives (envie de fracasser l’ordinateur de sa boss au sol, envie de passer sa main dans le destructeur de documents ou de se jeter sous un bus), c’est uniquement la peur de devoir lui verser des indemnités qui l’empêchera de frapper sa manageuse.
Elle n’est pas seule à souffrir, en effet, chez Supersaurio, c’est la guerre pour trouver un endroit où s’isoler pour décompresser : quand les toilettes sont déjà prises par une personne qui pleure, on se réfugie sur le rooftop, mais quand celui-ci accueille déjà un désespéré, on se réfugie à la cave… « L’expérience de la prison de Stanford est insignifiante comparée à ce qui se passe dans une entreprise lambda », affirme Meryem.
« LE roman anti salariat »
On sera surpris d’apprendre que, comme l’héroïne de son roman, Meryem El Mahdati était auparavant autrice de fanfictions, un genre quelque peu méprisé mais qui gagne ici ses lettres de noblesse. Salué par la presse espagnole comme le manifeste décapant d’une nouvelle génération essorée par le capitalisme, l’aliénation au travail et le racisme ordinaire, Supersaurio est défini par le journal El Diario comme « LE roman anti salariat ».
Et pour un premier roman, c’est déjà un petit phénomène : 25 000 ventes en Espagne, en cours de traduction dans cinq pays, et finaliste du prix Vanity Fair 2023. C’est d’ailleurs la première œuvre de fiction publiée par la jeune maison d’édition La Meute (traduite par l’éditrice elle-même) connue jusqu’ici pour ses essais féministes engagés (notamment la collection Permis de déconstruire, dont le best-seller de Giulia Foïs, « Pas tous les hommes quand même ! »).
Les ouvrages de La Meute sont de véritables livres-objets, et celui-ci ne fait pas exception, avec ses goodies-surprise inclus (flipbook, marque-page et grille de mots fléchés inédite signée Capucine Delattre. Morceau choisi : « Fait peur à Halloween aux enfants anglophones, et aux éditeurs tout le temps ». En trois lettres.
