Lorraine Selle-Delavaud, fondatrice de La Meute - Photo Olivier Dion
Éditions La Meute : « Décloisonner les livres féministes »
Trophée de la Petite maison d'édition 2026 [4/5]. Cette semaine, Livres Hebdo présente chaque jour, en texte et en vidéo, l’un des nommés de ses Trophées de l’édition 2026 dans la catégorie de la petite maison d’édition de l’année. Aujourd'hui, La Meute, maison spécialisée dans l'édition d'ouvrages féministes, créée en 2025.
La Meute est une toute jeune maison indépendante fondée par Lorraine Selle-Delavaud qui s'est récemment distinguée dans le paysage de l'édition féministe.
La structure publie une dizaine de livres par an avec des tirages moyens de 5 000 exemplaires. Elle s'est fait remarquer avec son tout premier titre Pas tous les hommes quand même ! #notallmen de Giulia Foïs, publié en mars 2025, pour la journée internationale des droits des femmes. Le livre s'est écoulé à près de 18 000 exemplaires.
Une petite structure engagée
L'essence de la maison se trouve déjà dans son nom. La Meute vient d'un mouvement des féministes espagnoles descendues dans la rue lors du procès Manada en 2018. Cinq hommes avaient été reconnus coupables de viol collectif, sous-qualifié par la justice en agression, et ils se surnommaient « la meute ». Ainsi La Meute est une réappropriation au sens large, mais aussi l'idée de travailler en collectif aux côtés des autrices, explique la fondatrice de la maison.
Dans son petit appartement parisien, qui lui fait office de bureau, Lorraine Selle-Delavaud s'amuse de recevoir des mails saluant « toute l'équipe de La Meute » : « Je suis toute seule à La Meute, j'ai des attachées de presse, mais le reste c'est moi. Je n'ai pas encore les moyens d'embaucher. Mais cela avait du sens pour moi de ne dépendre d'aucun milliardaire », confie l'éditrice.
« Ce dessaisissement m'était devenu pénible »
Ce projet est né également d'une frustration militante. Après des études littéraires et un master dans l'édition à La Sorbonne, elle a travaillé en tant qu'éditrice pour de grands groupes d'édition. Lorraine Selle-Delavaud explique ne pas avoir été en adéquation avec la place accordée aux livres sur lesquels elle travaillait, « J’ai toujours publié des livres militants et je les retrouvais à côté d’un livre qui était à l’opposé politiquement, les livres se noyaient. »
En tant qu'éditrice parfois externe, elle explique qu'il lui manquait la mainmise sur les décisions comme la couverture, ou la façon dont le livre était défendu dans la presse. « Ce dessaisissement m’était devenu pénible pour des textes que je porte viscéralement. »
La fondatrice explique que quitter les grandes maisons revenait aussi à quitter les moyens importants mis à disposition, mais pas toujours bien employés. Elle peut compter pour sa part sur le soutien des librairies engagées et des réseaux militants et médias féministes. Le livre sur l'affaire des viols de Mazan Pour que la honte change de camp, d'Anna Margueritat, son premier grand format, a notamment trouvé un relais dans ces cercles.
« Une maison féministe qui s'intéresse aux féministes d'un point de vue international »
Lorraine Selle-Delavaud a aussi été traductrice pour plusieurs livres avant de lancer sa structure. Elle a notamment traduit les Mémoires de Bell Hooks, Noir d'os et Rouge feu, dont elle était aussi l'éditrice pour la collection « Feux croisés » chez Plon.
Au moment de lancer La Meute, elle a déjà acheté dix titres étrangers : « C’est une maison féministe, qui s’intéresse aux féministes d’un point de vue international. Je trouvais que ça manquait de ne pas savoir comment les femmes étaient traitées au Japon, en Corée… Il faut entendre la voix de ces femmes. »
Ainsi plusieurs titres étrangers, traduits par la jeune éditrice de 32 ans, sont à paraître chez La Meute comme Supersaurio de Meryem El Mehdati (de l'espagnol) et l'essai Pleurs blancs, marques sombres de Ruby Hamad (de l'anglais). D'autres textes étrangers sont aussi prévus comme Les Poètes de Louisa Reid, roman « en vers libre jubilatoire qui démonte la figure du Pygmalion » et Blank Canva qui vient de paraître en Angleterre, un campus novel, premier roman d'une jeune autrice de 21 ans, Grace Murray, acheté en préempte (offre d’achat anticipée et prioritaire).
Forcer le passage avec permis de déconstruire
« Permis de déconstruire » est la collection phare de la maison, réunissant des textes de moins de 100 pages dans lesquels chercheuses, sociologues, journalistes, historiennes décortiquent de petites phrases redondantes anti-féministes. « Ce que j’aime bien avec cette collection, c’est que je cible les autrices et qu’elles portent viscéralement leur sujet en elle. »
Cette collection a enregistré de bons chiffres avec notamment le best-seller de la maison, l'essai de Giulia Foïs. Le but est simple : s'adresser à des personnes qui n'ouvriraient jamais un livre féministe de leur vie : « Je ne veux pas seulement prêcher des convaincus. Le problème des grands formats, c’est qu’il faut réussir à les mettre dans les mains des gens moins concernés, la collection "Permis de déconstruire" force le passage. Ce sont des livres courts, accessibles, pas trop chers. »
Ouvrir la littérature
La ligne éditoriale de la maison est claire sur ce point : le but est de toucher un maximum de monde, les hommes y compris. Et pour ce faire, elle a une technique un peu particulière : « Au-delà de la collection qui a son propre fonctionnement, je veille par exemple à ce que les livres puissent être lus par ma mère, qui me sert souvent de référence. Elle a plus de 65 ans, elle n’a pas été particulièrement baignée dans le féminisme, elle n’en lit pas. Je veux que les livres parlent à des militantes féministes mais qu’ils puissent être lus par des personnes plus éloignées, sinon anti. »
L'éditrice souligne aussi l'avantage d'être avec le Centre de diffusion de l'édition (CDE) : « Grâce au travail excellent de mes représentants et représentantes La Meute est partout, autant dans des librairies engagées que dans les librairies généralistes et les grosses enseignes. J’ai la chance que la maison ait cet impact et ne reste pas une maison de niche. Grâce à la diffusion, j’ai la chance que la maison ne soit pas une maison de niche. » La fondatrice se félicite aussi que les livres de La Meute soient relayés par des hommes. Bruno Solo, acteur et réalisateur français, a récemment mentionné le livre de Giulia Foïs sur le plateau de C à Vous, une vidéo qui a fait 6 millions de vues sur les réseaux sociaux.
Rabat couvrant et sticker repositionnable- Photo OLIVIER DION
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Un livre objet un peu particulier
Mais le travail ne se fait pas uniquement sur le contenu. Lorraine Selle-Delavaud porte une attention toute particulière à la fabrication et aux détails que ne sont jamais laissés au hasard. Les livres de la collection « Permis de déconstruire » ont un rabat qui recouvre la couverture façon papier cadeau, avec un sticker pour le maintenir. Et chaque élément qui compose le livre est accompagné d'une pensée militante. À la fin des mentions de l'imprimeur on peut lire des commentaires féministes percutants comme : « Achevé d'imprimer en août 2025 sur les presses de Corlet en Normandie, alors que 46 % des hommes pensent pouvoir faire atterrir un avion en cas d'urgence ».
Lorraine Selle-Delavaud annonce que l'année 2026 sera bien chargée, avec une dizaine de parutions prévues, et la publication d'autrices connues du grand public comme Sandrine Rousseau et Rokhaya Diallo. Elle affirme que malgré une charge de travail importante en étant seule, elle accueille les victoires avec enthousiasme et reconnaissance et se réjouit de savoir la maison utile aux droits des femmes.
Le trophée de la Petite maison d'édition 2026
Cinq maisons sont en lice pour le trophée de la Petite maison d'édition de l’année 2026 : En Exergue, Sabine Wespieser, Les fourmis rouges, La Meute et Atelier EXB. Le lauréat sera dévoilé le 30 mars prochain lors d'une cérémonie à l'Odéon-Théâtre de L'Europe.
Aucune de ces maisons ne s'est portée candidate pour ce prix. Il s'agit d'une sélection établie par la rédaction de Livres Hebdo pour mettre en lumière les entités et personnalités saillantes de l'année qui ont œuvré au rayonnement d'un auteur, d'une œuvre, d'une collection ou d'un genre.
Aux États-Unis, Hachette Book Group et Cengage ont demandé à rejoindre une action collective visant Google pour violation présumée du droit d’auteur dans l’entraînement de son inteligence artificielle Gemini.
Aude Cirier a intégré début janvier les éditions Calmann-Lévy en tant que directrice littéraire en charge du développement du fonds éditorial de la maison.
Après s'être intéressé aux traducteurs, correcteurs, lecteurs et prête-plumes, Livres Hebdo se penche sur une autre profession de l'ombre : les marketeurs. Si le mot « marketing » reste discret dans l'édition, ses professionnels agissent bel et bien pour mettre les livres en pleine lumière. Anticipation, curiosité, créativité, adaptation… les marketeurs doivent sentir l'air du temps pour mieux défendre le livre dans un marché qui se durcit.
Par
Souen Léger
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