Livres Hebdo : Vous avez lancé la réécriture pédagogique du BTS édition et on vous a entendu dire « on ne fait pas la promotion d’un métier mais d’une filière entière ».
Mariette Dupont : Cela fait partie des grandes ambitions de l’école de revaloriser certaines formations qui le méritent. C’est le seul BTS d’édition qui reste dans le public. Nous avons aussi un BTS fabrication industrielle à proprement parler. L’écriture du BTS édition prendra au moins un an. Et elle est d’autant plus nécessaire dans le contexte actuel. On essaie aussi de tisser des ponts avec l’université pour que les BTS puissent poursuivre en licence et en master. Ce serait aussi intéressant pour ces formations de ne pas avoir uniquement des étudiants provenant de cursus plus généralistes. Sur 147 candidats qui sont venus passer l’examen du BTS édition, seuls 30 venaient d’Estienne, le reste étant issus des écoles privées. L’inspectrice et la coordinatrice de la formation ont ainsi lancé la réécriture du BTS pour correspondre aux besoins de la profession maintenant, sans sacrifier pour autant la mission d’éducation plus générale qui reste une mission du service public, de l’Éducation nationale. On réécrit ce référentiel en collégialité et il faut un inspecteur référent, un inspecteur pédagogique régional (IPR), dont c’est la spécialité. En mathématiques ou en art appliqués, il y en a, mais pas en édition. C’est donc un inspecteur en gestion qui a, en plus, pour mission de suivre cette petite formation unique en France.
Mariette Dupont, proviseur de l'école Estienne à Paris- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Qui compose cette commission ?
En plus des professeurs et de cet inspecteur, il faut que la profession soit représentée en l’occurrence par des syndicats professionnels, des professionnels et des experts. Ensemble ils définissent des objectifs pour réécrire le référentiel, qui est d’ailleurs consultable par le public. Après une première réunion au rectorat en septembre-octobre et le vrai démarrage après accord de l’inspection générale qui a eu lieu le 29 juin, pour un lancement du BTS dans sa nouvelle forme, dans le meilleur des cas à la rentrée 2028-2029. Il faut surtout que la profession puisse exprimer clairement quels sont les attendus sans sacrifier pour autant l’enseignement général, c’est-à-dire que nous devons voir plus loin que la formation professionnelle stricto sensu. En France, il est inscrit dans le droit qu’on doit pouvoir suivre une formation tout au long de sa vie. Quand on passe un BTS, on capitalise des UE et on doit pouvoir à tout moment de sa carrière passer une licence puis, plus tard, un master ou se réorienter. Raison pour laquelle en France dans tous les niveaux de formation on trouve toujours du français, des maths, etc. C’est ce qui est au cœur de mon métier. Nous ne sommes pas un organisme de formation, nous sommes l’Éducation nationale, avec ses forces et ses faiblesses.
« Si les paroles s’envolent, les écrits ne restent que quand ils sont imprimés sur du papier »
Quand on voit les bac+5 chercher des emplois dans l’édition, quel est l’intérêt de lancer des promotions de bac+2 ?
Dans les quotas Parcoursup, il y a une obligation pour les écoles de recruter environ 70 % de bac professionnels sur les métiers de l’imprimerie et 30 % environ sur les métiers de l’édition. C’est-à-dire que ce brevet de technicien supérieur est le gage que nous sommes ancrés dans la profession, avec assez de compétences et de recul pour être employables dans de bonnes conditions pour l’employeur. Si on veut faire un peu simple, la grande histoire de la formation professionnelle en France, c’est l’histoire des cols bleus contre les cols blancs. Aujourd’hui les étudiants qui arrivent en BTS sont beaucoup à rechigner au début avant d’enfiler un bleu de travail. Ici, on a la chance de parvenir à revaloriser les étudiants et nos savoir-faire.
Depuis votre position comment imaginez-vous l’avenir du livre ?
Si les paroles s’envolent, les écrits ne restent que quand ils sont imprimés sur du papier. Comme je le dis à tous les étudiants qui travaillent sur la chose imprimée : vous êtes les transmetteurs du savoir. Vous fabriquez les supports du savoir, vous fabriquez les objets qui porteront au plus loin la connaissance. J’étais au musée de l’imprimerie à Malesherbes, l’AMI, où ils montrent les dons d’ordinateur, de mac, de disquettes, de CD. Et constatent que, du fait de l’obsolescence il devient de plus en plus difficile d’utiliser les supports : on ne peut plus les lire, plus les allumer. Or, au-dessus de mon bureau tandis que nous parlons, dans la bibliothèque historique de l’école que tient Claire Hilfiger, les livres du XVe siècle sont toujours aussi lisibles (et aussi beaux). Je veux bien qu’il y ait des supports multiples, mais si on considère que l’avenir se construit par rapport au passé, alors il ne revient pas à la société d’imaginer le futur du livre mais au livre aussi de questionner la société sur son avenir.
Alors que vous vous apprêtez à quitter l'école Estienne que vous dirigez depuis 2022, un poste qui vous a valu un trophée de l'excellence académique en 2024, voyez-vous ce qui, dans votre parcours, vous a singulièrement amenée là.
Mon parcours a été tissé à plusieurs reprises par les écoles de design liées à l’Éducation nationale, à laquelle je suis très attachée. Il y a quatre écoles supérieures de design et de métiers d’art publiques à Paris : l’école Estienne, l’école Boulle, l’école Olivier de Serres et l’école Duperré. Pendant neuf ans j’ai été proviseure adjointe à l’ENSAAMA Olivier de Serres. Avant cela, j’ai passé les concours de direction et j’ai commencé à exercer dans un collège REP. Mais auparavant, j’étais professeure d’arts appliqués à l’école Boulle, en architecture d’intérieur et événementiel après avoir obtenu l’agrégation en arts appliqués. J’ai fait ça pendant 10 ans parce que j’ai été moi-même diplômée de l’ENSAAMA Olivier de Serres. J’ai été tour à tour étudiante en art appliqué, puis en poste dans une grande agence internationale, puis j’ai repris mes études, à l’IUFM à l’époque, j’ai eu le Capet (enseignement technique) d’arts appliqués et je me suis retrouvée en stage à l’école Boulle dans une formation BTS architecture d’intérieur et événementiel. Tout se passe très bien, avec des équipes incroyables et me voilà titularisée. Je passe alors l’agrégation et continue sur cette voie pendant 10 années durant lesquelles je découvre la pédagogie de projet, une pratique très importante dans les arts appliqués, quelque chose de difficile à mettre en œuvre dans d’autres disciplines.
Qu’est-ce que la pédagogie de projet ?
C’est ne pas partir d’une discipline mais d’un projet, à travers lequel on va aborder des notions de mathématiques, de biologie, d’esthétique, de physique, d’arts appliqués… C’est ça l’art appliqué, c’est comme ça que nos formations s’impliquent directement dans la société. Le rôle des designers est de chercher à résoudre des problèmes concrets. Ce ne sont pas des artistes, on n’est pas aux Beaux-Arts. Les arts appliqués sont appliqués à l’industrie. Par exemple sur les questions de mobilités, ce sont eux qui vont observer la vie urbaine, vont analyser les nouveaux besoins par exemple la nécessité d’aller vite, de bouger en consommant un peu mais pas trop d’électricité, et qui vont créer tel et tel type de vélo susceptible de porter un ou deux enfants. Ils répondent à des besoins réels de la société. Sur des problèmes aussi concrets, il faut travailler en équipe, multiplier les savoirs et les compétences. Quand on décide de faire un objet aussi complexe qu’un de ces vélos par exemple (ou tout aussi bien une fourchette ou des lunettes), il y a besoin d’un ingénieur matériau, peut-être un sociologue, un commercial, un industriel. Le designer se retrouve au cœur d’un groupe de spécialistes.
« J’ai eu envie de découvrir une autre échelle de responsabilité »
J’ai ainsi passé dix merveilleuses années dans la pédagogie de projet, tout en développant un réseau international conséquent lié aux nombreux workshops à l’étranger, avec des cahiers des charges, des mises en situation toutes plus passionnantes les unes que les autres. Et toujours dans le cadre du BTS, c’est-à-dire une formation professionnalisante dispensant des cas d’école venant tantôt des professeurs, tantôt de « vrais clients », des gens qui s’intéressent aux idées des étudiants. C’est un enseignement éminemment vivant à la croisée des savoirs. Mettons qu’un théâtre cherche à développer des capsules vidéo pour annoncer sa programmation, le professeur de français va parler de Koltès par exemple, on peut parler avec un imprimeur pour d’éventuelles publications qui y seraient liées et ainsi de suite. C’est passionnant.
Pourquoi changer de poste alors ?
Le travail de direction que j’ai mené, c’est du design. Il se trouve que j’aime les responsabilités, que j’adore ça, même. Comme beaucoup d’élèves de ces écoles, d’ailleurs. J’ai eu envie de découvrir une autre échelle de responsabilité. Ce qui arrive dans mon bureau, ce sont des problèmes. Tous les problèmes que mes collaborateurs n’arrivent pas à régler arrivent chez moi. Mon premier poste de direction, c’était comme adjointe dans un collège dit difficile, en REP. Des professeurs arrivaient très abattus dans mon bureau et j’ai mis en œuvre la méthodologie de projet que je continue d’utiliser aujourd’hui. C’est très simple. On s’est mis devant un tableau et on a commencé par sortir tous les mots qui leur venaient par la tête, l’angoisse, les pleurs, etc. Qu’on a ensuite organisés par familles afin de problématiser la situation. Avant de trouver une réponse, il faut être capable de poser une question, ce qui est le plus difficile. Une fois qu’on a trouvé ensemble les questions qui se posaient, on a tâché d’apporter des propositions de réponse qu’on a ensuite triées entre ce qui était faisable et ce qui était impossible et on est arrivé comme ça a un déroulé d’une heure de cours type avec des pistes à tester une semaine après l’autre. Je n’avais pas d’autre outil que le design. J’avais presque le sentiment de n’en avoir jamais fait autant, tout en me sentant utile à la société en aidant les professeurs et les étudiants à aller mieux. Mon métier c’est d’améliorer la qualité du travail, la qualité de la vie.
« La technique, la partie administrative, ce sont des outils, pas des fins en soi »
C’est votre définition du métier de designer ?
Bien entendu ! Si vous transportez vos enfants à vélo et que vous crevez à tous les carrefours, ça ne marche pas. Si ma gourde fuit dans mon sac à main, c’est que le designer a mal bossé. Après quatre ans dans ce collège, comme je n’étais pas logée notamment, je demande à être mutée. Je m’en ouvre à l’inspecteur qui me parle d’une opportunité à l’ENSAAMA qui était en crise suite à une vacance de poste d’adjoint de la direction. Là tout se passe bien, je connais deux chefs, et au bout des neuf ans à partir desquels il faut changer de poste, à un peu plus de 50 ans, on m’encourage à prendre un poste de direction. Je suis nommée dans un lycée professionnel des métiers de la maroquinerie et du commerce place de la Nation et après quatre ans, le poste de directeur d’Estienne se libère, je postule et je l’ai.
Sur les quatre grandes écoles d’arts appliqués, vous en avez connu trois, à l’exception de l’école de la mode, Duperré.
Oui. Ceci dit je n’avais pas non plus de formation livre pour me retrouver à Estienne. J’étais plutôt architecture d’intérieur, rompue aux questions d’espace, mais, vous l’aurez compris, c’est toujours la même démarche. Et je continue de voir mon métier de la même façon. La technique, la partie administrative, ce sont des outils, pas des fins en soi. Un de mes problèmes cette année, par exemple, ça a été que politiquement on devait être au Festival du livre au Grand Palais. Dès lors, par quelles procédures passer ?
Encore une fois vous y êtes arrivée. Comment allez-vous arrêter de travailler, comment imaginez-vous la retraite ?
Simplement. Je compte voyager à vélo afin de voir comment vivent les gens là où ils se trouvent. À vélo, on observe bien le monde tel qu’il est au jour le jour. C’est un rythme qui me manque.

