L'interopérabilité des livres numériques, un long combat contre l'indifférence | Livres Hebdo

Par Hervé Hugueny, le 15.10.2015 à 00h21 (mis à jour le 15.10.2015 à 01h00) Francfort 2015

L'interopérabilité des livres numériques, un long combat contre l'indifférence

Foire de Francfort 2015 - Photo OLIVIER DION

A Francfort, un débat sur les mesures techniques de verrouillage de fichiers par Amazon et Apple a réuni un public conquis, mais il manquait les deux principaux intéressés.

Les quelque quarante chaises d'une des scènes de débats du hall 2 étaient insuffisantes pour accueillir les professionnels du livre venus assister à la discussion sur l'interopérabilité des contenus numériques animé par Françoise Dubruille, directrice de la Fédération européenne des libraires, avec le soutien de la Fédération des éditeurs, mercredi 14 octobre à la Foire du livre de Francfort.
 
Les standards des fichiers EPUB les rendent parfaitement interopérables, c'est-à-dire utilisables sur n'importe quel appareil numérique disposant du système de lecture adéquat a rappelé en substance Pierre Danet, directeur innovation et technologie d'Hachette Livre, membre de l'IDPF et de Readium, les deux groupements définissant ces normes ouvertes de format.

Verrouilleurs absents
 
Le problème est qu'Amazon et Apple, les deux principaux revendeurs de livres numériques, et grands absents du débat, ajoutent aux caractéristiques techniques de ces fichiers des verrous qui ne les rendent utilisables que sur leurs appareils. Un client qui souhaiterait utiliser un système concurrent perdrait sa bibliothèque. Et celui qui voudrait y ajouter des fichiers achetés dans d'autres librairies numériques s'apercevrait qu'ils ne seraient pas lisibles.
 
Cet enclos numérique supporte quelques exceptions chez Apple. Il est plus rigoureux chez Amazon, dont les Kindle ne tolèrent presque aucun format ouvert. Mais le cybermarchand est aussi assez habile pour développer des applications permettant aux clients de sa librairie Kindle de lire leur ebooks sur des appareils Apple, Android, Microsoft, etc.

Problème pour les libraires indépendants
 
Pour ces deux entreprises, l'intérêt est de garder leurs clients dans leur univers, et d'empêcher des concurrents de s'y développer. La majorité des utilisateurs ne s'aperçoit de rien, d'autant qu'ils peuvent trouver tout ce qu'ils veulent dans ces deux librairies numériques, et que l'ergonomie de ces appareils est très éprouvée. C'est un vrai problème pour les libraires indépendants qui voudraient entrer sur ce marché, et pour les éditeurs confrontés à deux revendeurs hégémoniques.
 
En Allemagne, il a fallu un groupement de plusieurs grands réseaux de librairies dans le programme Tolino pour réussir à leur livrer une concurrence efficace, ainsi que l'a rappelé Ronald Schield, responsable de Libreka, la plateforme interprofessionnelle de distribution de livres numérique. En France, le projet MO3T avait une ambition similaire d'ouverture, mais sa survie semble très incertaine.

Problème de concurrence
 
A Bruxelles, les représentants des libraires et des éditeurs tentent quand même de convaincre la Commission européenne qu'il y a un sérieux problème de concurrence, et qu'il faudrait bien obliger Amazon et Apple à abandonner ces verrous numériques, a notamment enjoint Anne Bergman, directrice de la FEE. Albert Gauthier, responsable scientifique à la DG Connect, et représentant bien malgré lui de la Commission dans ce débat, a poliment répondu que celle-ci était consciente du problème, et cherchait une solution.
 
En fait, tant qu'il n'y a pas de mécontentement manifeste des consommateurs, la Commission s'occupera de questions qu'elle juge plus urgentes. Elle se préoccupe ainsi plus de la portabilité transfrontalière des contenus, ainsi que l'a souligné Nicolas Georges, directeur du service du livre et de la lecture. Les normes de territorialité empêchent en effet des abonnés de bouquets numériques de voir leurs séries télévisées et matchs quand ils passent une frontière, au grand désespoir de nombreux membres de la Commission expatriés à Bruxelles.
 
 Celle-ci n'est pourtant pas démunie, comme elle l'a montré dans ses diverses actions vis à vis des opérateurs de téléphonie mobile, comme il a été rappelé, mais ces sujets avaient soulevé une vrai mobilisation d'association de consommateurs, relayés par les médias. Pour le livre numérique, il reste du chemin à faire avant qu'Amazon et Apple soient inquiétés à propos du monopole qu'ils se sont organisé à l'abri de normes techniques incompréhensibles, ennuyeuses  et sans effet pour le plus grand nombre.
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