Récit/France 5 février Virginie Linhart

Après son maoïste de père, sa féministe de mère : fille aînée de deux parents militants d'extrême gauche dans les années 1960-1970, Virginie Linhart, née en 1966, se penche à nouveau sur sa singulière famille, fortement inscrite dans l'histoire collective du XXe siècle. Dans Le jour où mon père s'est tu (Seuil, 2008, disponible en Points), l'ancienne étudiante à Sciences Po devenue réalisatrice de documentaires a raconté le parcours de Robert Linhart, fils de juifs polonais survivants de la Shoah, normalien brillant, dirigeant maoïste qui fut parmi les premiers établis, entrant comme ouvrier dans les usines Citroën - il en tirera un récit de référence L'établi publié chez Minuit -, comme plusieurs de ses camarades auxquels Virginie Linhart avait consacré il y a 26 ans son premier livre Volontaires pour l'usine. Vies d'établis 1967-1977. Un père à l'itinéraire politique emblématique de toute une époque, qui après une tentative de suicide en 1981 s'est cloîtré dans un long silence.

Dans le couple parental Linhart, séparé quand Virginie et son frère de quatre ans son cadet étaient encore petits, voici à présent la mère. Un modèle tout aussi original et charismatique, imposant d'une autre façon. C'est elle qui prononce la brutale apostrophe culpabilisante, point de départ de ce récit : « Tu n'avais qu'à avorter : il n'en voulait pas de cette gosse », le jour où Lune, la « gosse » en question, sa petite-fille, l'aînée des trois enfants de Virginie Linhart, fêtait ses 17 ans. L'effet maternel porte un calme regard rétrospectif sur les relations complexes qui la lie à cette mère, proche du MLF, pliant tout et tous à ses désirs et à son ivresse de liberté, qui dans sa jeunesse en roue libre, multiplie les amants, souvent plus jeunes qu'elle. Une femme qui sur le chemin des vacances vers la Côte d'Azur fume dans sa Coccinelle « sans discontinuer ses fameux Toscani, ces cigares des bergers toscans que je n'ai jamais vu aucune autre femme fumer », tandis que sa fille a pour mission de lui rafraîchir le visage avec un brumisateur pour la tenir éveillée. Une femme séduisante et libre mais aussi une mère tout-puissante auprès de qui sa fille se sent comme une entrave, quand elle n'est pas frontalement en compétition. Une femme obsédée, analyse Virginie Linhart après coup, par le besoin de s'arracher à la condition conjugale et maternelle de sa propre mère, grand-mère adorée. L'autre personnage important du livre est « la grande maison de l'île », achetée par sa mère en copropriété avec un homme qui a été son amant et deviendra celui de sa fille, au bord de cette Méditerranée théâtre des souvenirs les plus ensoleillés. Mais la suite est plus douloureuse : « élevée dans la confusion des rôles, des places, des sentiments », adolescente et jeune femme en souffrance, Virginie Linhart vivra plus tard, une fois le trio de l'enfance défait, une première maternité dans la dépression et la solitude, le père ayant déserté dès le début de la grossesse.

Si intime que soit son récit, Virginie Linhart se livre avec sobriété et de nombreuses ellipses accélèrent les épisodes traumatisants. Ni réquisitoire à charge, ni véritable réconciliation apaisée, le récit est plutôt un trajet d'émancipation, par choix sélectif de filiation, par refus d'héritage et surtout de reproduction. Pas question que la génération suivante subisse, comme elle, cet Effet maternel dont l'écrivaine découvre à la fin la définition en biologie : « L'ensemble des phénotypes qui se retrouvent chez les descendants ». En clair, ce que la mère transmet à sa progéniture. Du lourd.

Virginie Linhart
L'effet maternel
Flammarion
Tirage: 6 000 ex.
Prix: 19 euros ; 218 p.
ISBN: 9782081505414

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