Grand prix des librairies 2026

[Le libraire de l’année] Laurent Layet pour Le Brouillon de Culture à Caen (5/5)

Laurent Layet a rejoint l'aventure du Brouillon de Culture avec l'ambition d'en faire une grande librairie indépendante et généraliste à Caen - Photo Brouillon de culture

[Le libraire de l’année] Laurent Layet pour Le Brouillon de Culture à Caen (5/5)

Tous les jours cette semaine, Livres Hebdo présente l'un des nommés à l’élection du prix du libraire de l’année 2026, pour laquelle nos lecteurs sont appelés à voter. Aujourd’hui, Laurent Layet de la librairie Le Brouillon de Culture à Caen : l’audace d’oser, l’art de durer.

Par Elodie Carreira
Créé le 02.07.2026 à 16h00 ,
Mis à jour le 03.07.2026 à 11h57

À Caen, la librairie Le Brouillon de Culture n’est pas qu’une simple adresse. En 40 ans d’existence, elle s’est imposée comme une institution emblématique de la Ville aux Cent Clochers, portée par une vision et une énergie peu communes. Au cœur de cette trajectoire, un homme : Laurent Layet, très tôt impliqué dans le projet et à la tête de la librairie depuis 2013.

Fondée en 1986 par Thérèse Hooge et Jean-Luc Simon, déjà libraires à Bayeux, Le Brouillon de Culture voit le jour deux ans avant l’arrivée de la Fnac, qui promet de bouleverser le maillage de la ville. À l’époque, la loi Lang est adoptée depuis peu. Malgré cela, les librairies de la ville disparaissent les unes après les autres. « Finalement, Thérèse et Jean-Luc sont arrivés au bon moment », observe Laurent Layet, qui se souvient d’une ville dynamique « où la lecture étudiante était quelque chose de fort ».

Un atout sur lequel le duo de libraires décide alors de parier en proposant d'accueillir le public « par un mur de littérature ». Le concept séduit très tôt Laurent Layet, qui, alors étudiant en sociologie et philosophie, fréquente régulièrement l’enseigne. À la fin des années 1980, celui-ci cherche encore sa voie professionnelle : recherche universitaire ou librairie ?

Petite librairie, grande ambition

Formé au Cadis d’Alain Touraine, centre de sociologie rattaché à l’Ehess, Laurent Layet donne, un temps, quelques cours sur l’Europe centrale après la chute du mur de Berlin. « Alors qu’il s’agissait de parler sur mon sujet de prédilection, donner cours ne m’a pas plus plu que ça », confie celui qui réfléchit alors à « faire vivre les livres, et notamment les sciences humaines et sociales, d’une autre façon ». Une approche qu'il tient de Jean-Pierre Paroche, fondateur de L’Armitière à Rouen, qui l'a formé sur le tas au métier.

En 1991, Laurent Layet se lance et propose aux fondateurs du Brouillon de Culture de s'associer, avec une ambition claire : en faire une grande librairie indépendante généraliste. Héritier des idées d’Henri Causse, Laurent Layet refuse l’inertie. Dès lors, il devient l’architecte du développement de l’enseigne, dont il repousse les murs à coups d’agrandissements successifs et de rachats de locaux voisins, passant d’un commerce de 60 m² à près de 350 m², désormais animé par 18 salariés.

Mais Laurent Layet l’apprendra à ses dépens, un tel développement ne peut pas toujours se faire sans heurts ni aléas. Le rachat, en 2002, de la librairie de l’Université se soldera 11 ans plus tard par une fermeture. « Les universités ne veulent plus de librairies, elles veulent des plateformes numériques », analyse rétrospectivement le libraire. Il parviendra tout de même à faire de ce coup d'arrêt une force, en se recentrant sur le vaisseau amiral et en redéployant l’offre universitaire et scolaire grâce à l’acquisition d’un appartement situé au-dessus de la librairie.

Autre épisode marquant dans le parcours de ce gestionnaire aguerri : le rachat échelonné dans le temps des parts des fondateurs après leur départ, en 2006 et en 2013, qu’il décide de financer en grande partie par les bénéfices de l’entreprise. Une prise de risque qui aurait pu fragiliser la trésorerie de la librairie au moment où le mouvement des Gilets Jaunes entraînait le ralentissement de l'activité.

« L’objectif désormais est de sécuriser au maximum l’entreprise pour encaisser les prochains coups durs »

Mais le libraire sait tirer les leçons des épreuves traversées. « L’objectif désormais est de sécuriser au maximum l’entreprise pour encaisser les prochains coups durs qui ne manqueront pas d’arriver, à l’instar de ce fameux effet ciseau que nous vivons actuellement », explique-t-il.

« Aristotélicien » dans l’âme, Laurent Layet n’a cessé de pousser Le Brouillon de Culture vers l'avant. « Je ne crois pas beaucoup à la stabilité, je suis toujours en mouvement. Pour moi, soit on avance, soit on recule », affirme celui qui a longtemps participé au conseil d’administration du Syndicat de la librairie française, et qui préside depuis 2016 l’association Librairies en Normandie.

À l’heure des 40 ans de l’enseigne, le libraire regarde aussi derrière lui. « Le Brouillon aura travaillé cinq décennies et chaque décennie aura été marquée par un auteur avec qui nous nous sommes liés d’amitié », se réjouit-il, conscient que cette histoire s’est aussi écrite aux côtés de sa « numéro deux », Valérie Barbe. Pour marquer l'anniversaire de la librairie, ces auteurs fidèles - François de Cornière, Xavier Leclerc, Marie Ndiaye, Anne Guglielmetti ou encore Belinda Cannone -, ont répondu présents tout au long du mois de mars pour rencontrer leur public caennais. Tandis que Laurent Layet a soigneusement sélectionné des extraits de leurs ouvrages, rassemblés dans un petit recueil, 1986-2026. Quarante ans de lecture, quarante ans d'amitié au Brouillon de culture, publié dans la collection poche du Castor Astral.

Déjà tourné vers l’avenir - « je travaille sur ma check-list », nous glisse-t-il tout en saluant l’accompagnement de l’Adelc, qui l’a suivi tout au long de sa carrière, Laurent Layet ne dévie pas de sa ligne d’horizon et de son ambition première : préserver et transmettre, à l'heure où sonnera la relève, l’esprit du Brouillon de Culture. Ce lieu où les livres circulent, se défendent et se partagent.

Le libraire de l'année 2026

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