En 2025, l’Association pour l’écologie du livre a proposé de poursuivre la recherche-action de la trêve des nouveautés initiée l’année précédente. Cette trêve suppose la suspension partielle ou totale des nouveautés pendant une période donnée. Une initiative qui entendait répondre, à son échelle, à la surproduction de livres comme à la concentration éditoriale, tout en invitant les libraires à interroger leurs achats et la place de la nouveauté dans leur quotidien.
Pour cette deuxième édition, l’association a élargi l’appel à davantage de libraires et aux bibliothécaires, les incitant à « sauter, décaler, oublier, se passer des offices ou de nouveautés pendant une période donnée et à leur convenance » entre mars et avril 2025.
80 librairies et une bibliothèque ont participé à la trêve des nouveautés
Le mouvement a pris de l’ampleur : entre 2025 et 2026, 80 librairies ainsi qu’une bibliothèque ont été recensées comme ayant participé à la trêve. Parallèlement, grâce aux données de l’Observatoire de la librairie française, l’association note un nombre « beaucoup plus important » d’acteurs ayant réduit leurs achats sur offices en 2025, dans des contextes très variés (grandes et petites structures, implantations urbaines et rurales, en France comme en Belgique).
Le rapport, nourri d’une quinzaine de témoignages de « trêveuses et trêveurs » et d’un retour de la philosophe Jeanne Guien, indique que la trêve a par ailleurs contribué à faire émerger des réflexions plus globales sur le rapport du monde du livre à la nouveauté, dans un contexte de plus en plus tendu pour le secteur.
« Les libraires témoignent que ces arrêts temporaires ou prolongés de prise de nouveautés en librairie ont modifié en profondeur leurs manières de faire et amorcé de sérieuses réflexions en équipe sur leurs pratiques », a indiqué l’association dans un communiqué.
Des effets concrets sur les pratiques professionnelles
Deux dynamiques principales émergent. D’un côté, des librairies « profondément agacées » par le flux de nouveautés et qui ont choisi de prolonger la trêve au-delà de la période recommandée (mars-avril). De l’autre, des structures qui ont engagé des trêves de longue durée, parfois par nécessité économique. Si certaines librairies ont d’ailleurs choisi de revendiquer leur positionnement auprès des fournisseurs, d’autres ont préféré le taire, de peur de voir leurs relations commerciales fragilisées.
Dans les faits, certaines librairies interrogées estiment pratiquer déjà une forme de trêve silencieuse, c’est-à-dire parfois non revendiquée comme telle, mais bien réelle dans leur sélection quotidienne, à travers des choix plus resserrés dans les catalogues. De manière globale, les acteurs sollicités partagent le sentiment d’être de « meilleurs libraires », la trêve ayant permis à certains de retrouver du temps pour mener un véritable travail de fond.
La grande majorité des témoignages mettent également en avant des effets économiques encourageants. En Belgique, Catherine Mangez de la librairie Papyrus a reconduit l’expérience pour la deuxième année. Elle a observé une stabilisation du chiffre d’affaires et une « meilleure qualité de travail », malgré des tensions avec les représentants. « On n’arrive pas à échanger avec chacun.e d’elleux sereinement sur ce ralentissement », explique-t-elle. Pourtant, pendant les Rencontres nationales de la librairie française (RNL), elle a bien compris « que ce sont les libraires qui doivent freiner la production en disant non, puisque les éditeurs et éditrices ne comptent pas trop le faire ».
Des résultats économiques souvent positifs
À Angoulême, Manon Picot (Lilosimages) évoque également une expérience très positive : hausse du chiffre d’affaires, baisse du taux de retour et revalorisation du fonds. Elle encourage ses consœurs et confrères à adapter la démarche en fonction de leurs propres conditions : « Tout peut être inventé, l’essentiel est d’entrer dans une logique d’expérimentation ».
À Rennes, la librairie La Nuit des Temps a multiplié les phases de trêve sur l’année 2025 et début 2026. Sa cofondatrice, Solveig Touzé, décrit un vécu similaire : hausse du chiffre d’affaires, baisse des retours, meilleures ventes des coups de cœur et valorisation du fonds. « Normalement, nous faisons quatre salves de retours par an ; nous sommes descendues à deux ou trois et avons économisé 800 kg de retours. Le taux de retour a baissé de 2 à 3 % par rapport à l’année précédente », précise-t-elle.
En retravaillant leurs fonds et en développant une prescription plus fine, certaines librairies affirment proposer une offre singulière, allant jusqu’à s’imposer comme une alternative de taille à celle proposée par de grandes enseignes culturelles concurrentes.
Un levier pour interroger la surproduction
Au-delà du caractère militant de l’initiative, l’Association pour l’écologie du livre inscrit également la trêve dans une réflexion écologique et structurelle globale. Elle critique le principe même de « nouveauté », qu’elle associe à un argument marketing « qui obstrue la création artistique et qui rend souvent caduque la vie longue de publications ». En moyenne, rappelle-t-elle, un livre reste 40 jours sur une table de librairie.
Parallèlement, une étude de l’Aquoa sur les publications en France entre 2000 et 2025, réalisée par le SLF avec le SNE et le ministère de la Culture et révélée lors des RNL 2026, a mis en évidence une hausse de production de 58 % pendant la période. Alors que l’année 2000 accueillait plus de 34 000 nouveaux titres, l’année 2025 en a compté plus de 54 000. Autrement dit, aujourd’hui, environ 150 nouveautés sont publiées quotidiennement.
L’étude a également constaté que cette croissance est principalement portée par les grandes maisons : celles publiant plus de 100 titres par an ont augmenté leur production de 33 %, contre 5 à 10 % pour les plus petites structures. Dans le même temps, cinq grands groupes concentrent aujourd’hui 75 % du chiffre d’affaires du secteur. Pour l’association, la trêve des nouveautés constitue ainsi un outil pour défendre la bibliodiversité et redonner de la visibilité aux fonds.
Vers une nouvelle phase d’exploration
L’association entend donc prolonger la démarche avec une « phase d’exploration de la fabrique marketing de la nouveauté ». L’objectif ? « Trouver des outils collectifs pour s’en émanciper et construire des pratiques communes pour poser les bases d’une filière du livre et de la lecture écologique. »
