Grand Prix Livres Hebdo des librairies 2019

Grand Prix Livres Hebdo des librairies 2019 : Caractères, le tiers lieu

La façade de la librairie Caractères - Photo DR/CARACTÈRES

Grand Prix Livres Hebdo des librairies 2019 : Caractères, le tiers lieu

A Mont-de-Marsan, dans les Landes, Caractères Librairie Café Social Club a su, comme l'exprime son nom, imaginer une nouvelle manière d'aborder la librairie indépendante en la positionnant davantage comme un tiers lieu. Le jury présidé par Aurélie Filippetti lui a décerné à l'unanimité le premier grand prix Livres Hebdo des Librairies dimanche 30 juin dans le cadre des 5es Rencontres nationales de la librairie à Marseille.

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Par Clarisse Normand,
Créé le 05.07.2019 à 00h00,
Mis à jour le 05.07.2019 à 12h19

L'ambition culturelle et sociale de Caractères Librairie Café Social Club a emporté à l'unanimité l'adhésion du jury du premier grand prix Livres Hebdo des Librairies, présidé par l'ancienne ministre de la Culture Aurélie Filippetti, qui a aussi apprécié le risque pris de faire vivre ce lieu novateur dans une ville moyenne de province. Installé à Mont-de-Marsan, dans Les Landes, Anthony Clément a conçu Caractères Librairie Café Social Club comme un pôle culturel global sans rien renier au livre.

L'équipe de Caractères De gauche à droite, Aurore Tourny, Anthony Clément et Romain Bascerres. - Photo DR/CARACTÈRES

Issu de la reprise d'une librairie fondée en 1986 mais devenue somnolente, l'établissement a déménagé et quintuplé de surface en 2017. Installé dans un bâtiment Art déco, sur 270 m2, avec un potentiel supplémentaire de 300 m2 à l'étage, Caractères a su inscrire son identité dans un ensemble cohérent allant de l'aménagement intérieur à la valorisation du fonds, en passant par la création d'une association impliquant les clients.

Un concert dans l'espace scénique de Caractères. - Photo DR/CARACTÈRES

Créant un sentiment d'intimité, chaque espace du magasin offre de quoi s'installer autour d'une boisson, tandis que la musique permet de respecter l'intimité des clients sans les cloisonner physiquement. Quelques éléments atypiques, dont une fresque réalisée sur le mur du fond par le dessinateur Jean Harambat ou encore une pièce pour les artistes invités avec, aux murs, leurs dédicaces, piquent la curiosité et invitent à la déambulation. Réalisé sur mesure avec du bois des Landes venant des pins tombés pendant les tempêtes, le mobilier répond à un double critère esthétique et pratique, et contribue à une belle scénographie des livres.

Car la valorisation des fonds est aussi l'un des points forts de la librairie, qui s'efforce de scénariser son offre de manière inventive et audacieuse. Visible dès l'entrée, la poésie côtoie le rayon baptisé « LittéNature » qui mêle, sur la thématique de la nature, fiction, documents, pratique et essais. Un pôle Arts visuels permet de créer des passerelles entre les différentes disciplines artistiques. Enfin, chaque mois la librairie met en avant un éditeur en privilégiant la petite et la microédition.

Se positionnant davantage comme un tiers lieu culturel que comme une simple librairie, Caractères développe une programmation riche et variée pour tous les publics. Mais si le lieu est ouvert aux différents médias artistiques et culturels, la librairie reste bien la principale activité avec de nombreuses animations centrées sur le livre : rencontres d'auteurs, débats, lectures théâtralisées, chronique littéraire hebdomadaire sur une radio locale... Son implantation en territoire rural conduit la librairie à sortir volontiers de ses murs afin de porter la culture au plus près des habitants et des publics empêchés.

Face au nombre croissant de ses actions sociales et culturelles Caractères a créé, il y a deux ans, l'association Librairie Social Club. Elle constitue, avec 300 adhérents, plus qu'une simple association des amis de la librairie. A côté de ses missions dans l'événementiel, qui l'ont déjà amenée à coordonner plus de 80 actions depuis un an, l'association aide à la réalisation des projets éditoriaux. Exemplaire, ce couplage entreprise/association a été particulièrement apprécié par le jury qui y a vu l'émergence de nouvelles formes d'entreprenariat dans la culture.

L'avis du jury : Aurélie Filipetti

Aurélie Filippetti, auteure, ex-ministre de la Culture de 2012 à 2014, professeure à Science po.

« C'est un très beau dossier. On ne peut qu'être séduit par cette librairie qui fait vivre la culture sous toutes ses formes dans une ville de taille moyenne de 30 000 habitants. J'ai particulièrement apprécié la volonté affichée par Caractères de s'inscrire sur son territoire. Car une librairie est aussi le reflet de celui-ci. Cette volonté d'ouverture et d'intégration transparaît dans l'offre, dans la convivialité du lieu, dans l'aménagement, avec un mobilier réalisé à partir du bois des forêts landaises décimées par les tempêtes, et surtout dans la création d'une association fédérant les habitants autour d'actions culturelles, sociales et citoyennes. Cette démarche collective, qui réunit aujourd'hui 300 personnes, est un des points forts du dossier. Mais au-delà du tiers lieu, je salue la capacité de Caractères à avoir su garder le cap et rester avant tout une librairie comme en témoigne sa politique de valorisation du fonds. »

La fiche : Caractères à Mont-de-Marsan

Les chiffres : 270 m2 (575 m2 avec l'étage non aménagé à ce jour), 10 000 références, 3 salariés et 300 adhérents à l'association, 375 000 € de CA en 2018

Responsable : Anthony Clément

Création : 1986, reprise en 2010

Huit prix et un coup de cœur

Autour d'Aurélie Filippetti, (au centre, au premier rang), le jury de neuf membres comprenait, de gauche à droite, Anne Verneuil, directrice de la médiathèque de Valenciennes, Antonio Ramirez, PDG des librairies La Central à Barcelone, Henri Loevenbruck, auteur, Fabrice Piault, rédacteur en chef de Livres Hebdo, Vincent Chabault, sociologue et enseignant, Sabine Wespieser, éditrice de la maison qui porte son nom, Rémy Ehlinger, directeur général de la librairie Coiffard, à Nantes, et Clarisse Normand, chef de rubrique à Livres Hebdo. - Photo OLIVIER DION

Remis dans une ambiance -ensoleillée et festive, dimanche 30 juin au soir à Marseille dans le cadre des 5es Rencontres nationales de la librairie, le premier grand prix Livres Hebdo des Librairies, dont le jury était présidé par l'ancienne -ministre de la Culture et auteure -Aurélie Filippetti, a établi son palmarès à partir de 157 dossiers déposés par 73 librairies de 12 pays. Démarches collectives impliquant des clients, préoccupations écologiques dans les aménagements de magasin, créations de librairies en territoire rural, développement de services fondés sur les nouvelles technologies ou la mutualisation des ressources, politiques d'animations denses et originales... Les candidatures -reçues témoignent de la vitalité et du -renouvellement de la profession, qui porte des initiatives en phase avec son époque.

Les délibérations du jury, le 14 juin à Paris, ont débouché sur un palmarès très équilibré géographiquement, récompensant autant de femmes que d'hommes. Il fait la part belle aux librairies moyennes, mais aussi à de plus grosses qui constituent des références. Avec 7 lauréats correspondant aux catégories de prix prédéfinies (animation, valorisation du fonds, espace intérieur, service innovant, création ou reprise, librairie francophone à l'étranger et grand prix), le jury a souhaité attribuer un coup de cœur à une petite librairie qui se bat pour maintenir la présence du livre dans un pays en guerre. De son côté, la rédaction de Livres Hebdo a désigné pour la première fois le « libraire de l'année », en -l'occurence un duo.

Prix de l'Animation : Dialogues : organisatrice d'un festival

Le jeune festival Les Eclaireurs, créé en 2017 par la grande librairie de Brest, témoigne d'une riche politique d'animations déployées dans la durée depuis 1976.

Signature d'Amélie Nothomb, le 3 octobre 2018, à la librairie Dialogues. - Photo DR/DIALOGUES

La librairie Dialogues, à Brest, a convaincu le jury par la qualité de ses nombreuses et régulières animations illustrée par la création récente de son festival Les Eclaireurs. Créée en 1976, au cœur du centre-ville brestois et devenue une des grandes librairies indépendantes françaises, Dialogues a très vite proposé des rencontres, avec un premier temps fort dès 1976 autour d'une dédicace de livres par Eric Tabarly, tout juste auréolé du prix de la Transat.

La devanture de la librairie. - Photo DR/DIALOGUES

Prenant la mesure de son rôle culturel et social, la librairie est l'une des premières, en 1997, à avoir intégré, au cœur de son magasin, un café, devenu un lieu névralgique où se déroulent désormais débats, ateliers, rencontres, à raison de deux à trois par semaine. Véritable animateur de la ville, elle a lancé en 2017 le festival Les Eclaireurs. Alors que Brest traverse une période plutôt calme l'été, Dialogues propose chaque vendredi, en juillet et en août, des moments d'échanges et de réflexions avec des auteurs riches de savoirs et susceptibles d'éclairer le grand public sur différents domaines des sciences au sens large. Parmi ceux-ci ont déjà été abordés la préhistoire et l'homme de Néandertal, l'exploration de l'Antarctique, le féminisme, le journalisme, les algorithmes...

Murder party en mai 2019. - Photo DR/DIALOGUES

Fidèle à son rôle de libraire, Dialogues accompagne sa programmation d'un catalogue bibliographique réalisé par ses libraires sur l'ensemble des thématiques de la saison.

Cet été, pour sa troisième édition, Les Eclaireurs s'enrichit des Lampes de poche, une déclinaison pour le jeune public qui sera constituée de trois rendez-vous. C. N.

L'avis du jury : Henri Loevenbruck

Henri Loevenbruck, écrivain, chanteur et compositeur.

« Au-delà des événements spécifiques pour lesquels les librairies ont déposé un dossier, il me semblait important de récompenser un candidat ayant une politique d'animations qui s'inscrit dans la durée. C'est très bien de développer un super événement, mais tenir une programmation régulière et variée, c'est dur. Et je sais de quoi je parle ! Or c'est justement ce que fait Dialogues qui, depuis son ouverture, accueille des rencontres et a été la première librairie française à proposer dans ses murs un espace-café. Depuis des années, Dialogues développe des animations qui permettent de valoriser les livres et notamment le fonds. Mis en avant dans son dossier de candidature, le festival Les Eclaireurs, organisé tous les étés, reflète parfaitement cette démarche. »

La fiche : Dialogues à Brest

Chiffres : 1 600 m2, 120 000 références, 60 salariés, CA estimé : 10 millions €

Responsable : Delphine Leborgne

Création : 1976

Prix de l'Espace intérieur : Masséna, le temple des livres

A Nice, la librairie Masséna a entièrement repensé son espace intérieur au début de l'année. La luminosité du lieu, où le livre règne en maître, et la dimension écologique du nouvel aménagement ont conquis le jury.

xoxox - Photo DR/MASSENA

Lumineux, beau et écolo, le nouvel espace de la librairie Masséna, à Nice, s'est aussi imposé auprès du jury en raison de la place spectaculaire accordée aux livres, omniprésents du sol au plafond. Le jury a apprécié la richesse du fonds, sa mise en scène et l'appel à la découverte qu'il porte.

Créée en 1997 à Nice, la libraire Masséna a, dès l'origine, accordé une attention particulière à son aménagement, à la clarté du lieu et à la bonne circulation des clients. Vingt ans après, son propriétaire, Jean-Marie Aubert, a été amené à reconsidérer son espace de vente pour des raisons esthétiques, mais aussi de sécurité (1). Tandis que la façade rénovée est scandée par sept vitrines, l'intérieur propose une atmosphère plus feutrée, avec une ambiance musicale, de nouveaux éclairages qui s'adaptent automatiquement à la lumière naturelle ou changent en fonction des situations, notamment lors des rencontres. La redéfinition des espaces répond à une démarche plus instinctive avec une signalétique repensée mais aussi des plafonds et des luminaires qui deviennent des éléments visuels propres à accompagner le visiteur. Enfin, côté mobilier, la librairie s'est attachée à respecter certains principes écologiques. A côté des luminaires utilisant des technologies économes et durables, elle a fait du neuf avec son ancien mobilier, rénové et repeint. En revanche, elle s'est fait plaisir avec le meuble d'accueil et de caisse, monumental et recouvert d'une feuille de cuivre, ainsi qu'avec les sièges et tabourets signés Charles & Ray Eames et Jean Nouvel. C. N.

L'équipe de Masséna au cœur de la librairie. - Photo DR/MASSENA

(1) Voir aussi LH 1214 du 19.4.2019, p. 31.

Vue panoramique de l'espace de vente. - Photo JERGAAA 2017

L'avis du jury : Aurélie Filippetti

Aurélie Filippetti, auteure, ancienne ministre de la Culture de 2012 à 2014, enseignante à Sciences po Paris.

« Je connais bien cette librairie que je fréquente volontiers quand je viens voir ma mère à Nice. La rénovation qui a été menée la rend encore plus attractive. C'est lumineux, moderne, beau et accueillant. Mais surtout ce nouvel espace valorise particulièrement bien les livres. Il y en a partout sans que ce soit écrasant. On se croirait à la BNF, alors qu'on est à Nice. Avec cette rénovation, Masséna joue la carte de la modernité tout en réaffirmant son attachement à la culture du livre. Mais c'était aussi très important de récompenser cet établissement pour sa capacité à résister, en plein centre d'une grande ville comme Nice, à la pression touristique et commerciale face aux boutiques de luxe. Enfin, la démarche écoresponsable qui a guidé l'aménagement ainsi que le recours à de jeunes architectes locaux étaient des éléments intéressants dans ce dossier. »

La fiche : Masséna à Nice

Les chiffres : 230 m2, 30 000 références, 9 salariés, 2,46 millions € de CA en 2018

Responsables : Jean-Marie Aubert et Jean-Marc Fraimout

Architecte : Agence Dot Architectes

Création : 1997

Prix de la Valorisation du fonds : Quai des brumes, le temps retrouvé

Revendiquant une identité forte, Quai des brumes, à Strasbourg, mène un véritable jeu d'équilibriste pour faire vivre et résonner le fonds à côté des nouveautés, tout en gardant une politique d'assortiment ouverte.

Quai des brumes propose parmi les nouveaux titres des ouvrages du fonds grâce à des flux de résonnance ou de dissonance. - Photo DR/QUAI DES BRUMES

Le travail réalisé par Quai des brumes, à Strasbourg, sur son assortiment, l'organisation de ses rayons et la mise en résonance du fonds et des nouveautés ont impressionné le jury qui, après d'âpres discussions, a primé le dossier l'unanimité.

Amenée dès sa création il y a trente-cinq ans à développer, sur 30 m2, des choix originaux, la librairie a conservé la même approche, après son déménagement, sur la surface de 190 m2 qu'elle occupe actuellement. Dans le quartier touristique piéton de la Petite France, dans un environnement fortement concurrentiel, elle continue à miser sur une offre différenciante. Attentive à toutes les nouveautés, elle casse volontiers l'ordre chronologique en proposant, parmi les nouveaux titres, des titres du fonds grâce à des jeux de résonance ou de dissonance.

L'équipe de Quai des brumes. - Photo DR/QUAI DES BRUMES

Dans le même esprit, la librairie, dirigée par Sebastien Le Benoist et Arnaud Velasquez, a repensé les classements au sein de ses rayons littérature et sciences humaines. Pour donner davantage de visibilité aux littératures étrangères minoritaires, elle a créé un vaste ensemble pensé comme un glissement géographique. Partant du Nord et de l'Europe centrale, le parcours se poursuit vers la Méditerranée, le Proche et le Moyen-Orient, pour aboutir à l'Amérique du Sud et à l'Afrique.

La devanture de Quai des brumes - Photo DR/QUAI DES BRUMES.

Mais des tables thématiques sont aussi consacrées à des pays avec des livres de différents rayons (littérature, histoire, art...). En sciences humaines, rayon de fonds par excellence, Quai des brumes a privilégié une approche chronologique en regroupant les ouvrages de philosophie et d'histoire relatifs à une même période, ce qui permet d'embrasser d'un regard les idées et le contexte d'une époque. Enfin pour rendre davantage visibles les petits éditeurs, elle a exclu de ce rayon les documents spectacles et confessions. Ce qui lui a aussi permis de créer trois nouveaux pôles thématiques : Critique sociale/radicalités, Genre/féminisme, et Questions noires et post-coloniales. C. N.

L'avis du jury : Sabine Wespieser

Sabine Wespieser, P-DG des éditions Sabine Wespieser

« Le temps est le principal allié des éditeurs. Quai des brumes l'a compris en inscrivant nos catalogues dans la durée. Il y a un vrai travail qualitatif autour de l'assortiment et de sa théâtralisation. Mais je dois dire que j'ai un attachement particulier pour cette librairie que je fréquentais lorsque j'étais étudiante en lettres classiques à Strasbourg. C'est la première librairie avec laquelle j'ai noué, en tant que cliente, une relation d'échanges et de confiance. A l'époque, elle était dirigée par Francis Barnabé qui l'avait créée en 1984 et qui était un passionné. Il m'a fait découvrir de nombreux auteurs, mais il m'a aussi fait comprendre ce qu'était le métier de libraire. Il avait une vraie capacité à suivre ses clients, les connaître, percevoir leurs attentes. Aujourd'hui, ses successeurs s'inscrivent exactement dans ses traces. La librairie a gardé le même son. Quand on rentre chez Quai des brumes, on rentre dans sa maison et on ressort avec un sac rempli de livres ! »

La fiche : Quai des brumes à Strasbourg

Les chiffres : 190 m2, 21 000 références, 5 salariés, 1,3 million € de CA en 2018

Responsables : Sebastien Le Benoist et Arnaud Velasquez

Création : 1984

Prix du service innovant : Mollat, le lien hors du magasin

En s'emparant des nouveaux outils technologiques, la grande librairie de Bordeaux a développé une politique d'enrichissement de ses services qui contribue à faire rayonner le livre bien au-delà des frontières physiques de la librairie.

L'une des vitrines de la librairie Mollat. - Photo DR/MOLLAT

Historique mais innovante, technophile mais humaine, la librairie Mollat, à Bordeaux, se démarque par sa capacité et sa volonté à utiliser les nouveaux outils technologiques pour développer ses services et prolonger son lien avec ses clients au-delà de son magasin. L'ambition de la démarche, qui contribue à faire rayonner le livre hors des frontières physiques de la librairie, s'est imposée auprès du jury.

Mollat, qui a vu le jour à Bordeaux en 1896, a amorcé sa transition technologique et informatique il y a une vingtaine d'années. Parmi les premières à avoir développé un site Internet, utilisé les réseaux sociaux (avec notamment ses fameux « bookface » sur Instagram) ou encore relayé en vidéo ses rencontres sur le Web en podcasts et en direct, elle continue aujourd'hui à se doter de nouveaux moyens pour promouvoir au mieux le livre et la culture. Depuis mars 2019, elle propose à ses clients une communication ciblée et personnalisée en recourant à un outil informatique basé sur une analyse de leurs profils grâce aux informations enregistrées sur leur carte de fidélité. Dans un autre registre, elle a commencé à développer de nouveaux espaces thématiques permettant aux personnes intéressées de consulter toutes les informations bibliographiques et événementielles se rapportant à des catégories spécifiques (nouvelles parutions, fonds, dossiers, agenda culturel...).

L'ultra-moderne salle de conférences Station Ausone, aménagée par Mollat dans un ancien garage. - Photo DR/MOLLAT

Si elles n'ont pas été directement prises en compte par le jury, d'autres innovations techniques réalisées pour améliorer la qualité de service étaient présentées dans le dossier, témoignant du tropisme innovateur de la librairie. Zebra, une application mobile destinée aux clients professionnels, permet, à chaque scannage de l'EAN13, de compléter automatiquement leurs devis avec les informations de leur fiche client. Une autre application est en cours de développement pour mettre en place un système d'encaissement mobile fluidifiant les files d'attente aux caisses les jours d'affluence. C. N. 

Démonstration de l'application mobile Zebra, destinée aux professionnels. - Photo DR/MOLLAT

La fiche : Mollat à Bordeaux

Les chiffres : 2 700 m2, 107 salariés, 172 000 références, 24,7 millions € de CA en 2018

P-DG : Denis Mollat

Création : 1896

L'avis du jury : Vincent Chabault

Vincent Chabault, sociologue, maître de conférences à Paris Descartes, chargé d'enseignement à Sciences po Paris.

« La politique que mène Mollat pour s'extraire des frontières physiques de la librairie en se donnant les moyens de ses ambitions est impressionnante. Communication digitale, services marchands et culturels en ligne, analyse des données clients, toutes ces innovations autour de l'extraterritorialité sont très intéressantes. D'autant que si elles s'appuient sur des avancées technologiques, elles restent guidées par une logique de libraire. Les outils numériques sont au service du livre et de la culture et non l'inverse. Le libraire demeure au cœur du dispositif : c'est lui qui, aidés par de nouveaux outils, réalise les préconisations et les sélections bibliographiques. C'est toute la force du modèle développé par Mollat. »

Prix de la Création : La Cavale, un modèle alternatif

Créée fin 2018 à Montpellier à l'initiative d'un collectif d'habitants voulant combler le vide laissé par la fermeture de leur librairie, La Cavale promeut des valeurs de solidarité et d'engagement.

Une partie des coopérateurs de la librairie La Cavale. - Photo DR/LA CAVALE

Incarnant une nouvelle manière de consommer, caractérisée par un engagement citoyen dans une activité économique et culturelle, La Cavale a séduit le jury par la cohérence et la dimension très professionnelle de son processus de création.

Avec un nom qui renvoie à l'idée d'une échappée belle menée tambour battant, La Cavale a été créée en novembre 2018 à Montpellier par un collectif d'habitants du quartier des Beaux-Arts, deux mois après la fermeture de la librairie locale, L'Ivraie (1).

Les travaux à la librairie La Cavale. - Photo DR/LA CAVALE

Librairie généraliste de quartier installée sur 100 m2, avec près de 10 000 références, la nouvelle venue s'est donné les moyens de réussir en embauchant deux libraires professionnels. Constituée en société coopérative (SCIC) avec, à ce jour, 350 coopérateurs, elle a aussi la bonne idée d'appliquer dans son fonctionnement les valeurs qu'elle défend : solidarité, engagement, inclusion et égalité par rapport à la culture. La valeur des parts sociales a été fixée modestement à 20 euros, chaque coopérateur compte pour une voix, toutes les décisions importantes sont prises en concertation après délibérations et, enfin, les bénéfices de l'activité sont intégralement réinvestis dans la société.

L'espace de vente. - Photo DR/LA CAVALE.

Se voulant un espace de rencontres et d'échanges accueillant et ouvert, La Cavale organise régulièrement des animations qui font la part belle aux petits éditeurs ainsi qu'à des thématiques comme l'écologie ou le féminisme. Visant tous les publics, elle développe des activités à destination des quartiers populaires, des écoles et des personnes dépendantes. C. N.

(1) Voir LH 1196 du 30.11.2018, p. 22.

La fiche : La Cavale à Montpellier

Les chiffres : 100 m2, 10 000 références, 350 coopérateurs, 2 libraires

Le président de la librairie : Sylvain Bertschy

Création : novembre 2018

L'avis du jury : Anne Verneuil

Anne Verneuil, directrice de la bibliothèque de Valenciennes, ancienne présidente, de 2013 à 2016, de l'Association des bibliothécaires de France (ABF).

« J'ai été très sensible à la dimension collective de La Cavale. Le fait que les habitants d'un quartier s'engagent pour sauvegarder la présence du livre sur leur territoire touche beaucoup la bibliothécaire que je suis. De même, j'ai été très sensible aux valeurs de solidarité et d'inclusion qui ont guidé cette initiative. Et, en même temps, il faut aussi saluer le grand professionnalisme avec lequel elle a été menée. On n'est pas dans l'amicale des amateurs de lectures qui ne s'intéresse qu'aux livres que ses membres ont aimés, mais bien dans une entreprise économique et commerciale qui se veut pérenne. En témoignent l'embauche de deux libraires et l'assortiment composé de 10 000 références. Je trouve aussi très intéressante cette pratique de direction collective sans patron. Bref, ce modèle qui mêle idéalisme et économie m'apparaît très prometteur. »

Prix de la librairie francophone à l'étranger : Stendhal à Rome, l'engagement

La Libreria Stendhal, à Rome, a su s'imposer hors de l'univers francophone par son professionnalisme et son dynamisme, et contribue à faire rayonner la culture et la langue française à l'étranger.

Atelier Ikebana pour les enfants. - Photo DR/STENDHAL

Conscient de la difficulté à faire vivre une librairie francophone dans un pays non francophone, et en particulier en Italie où les relations politiques avec la France se sont tendues, le jury a décidé de récompenser la Libreria Stendhal à Rome pour la qualité de sa proposition et sa capacité à la faire rayonner.

Née en 2016 de la reprise d'une librairie française qui a connu un parcours chaotique au cours de ses soixante ans d'existence, la Libreria Stendhal se revendique comme un pôle de résistance et de militantisme pour la culture et la francophonie. Elle s'est donné les moyens de ses ambitions. Sous la houlette de sa jeune propriétaire, Marie-Eve Venturino, le magasin a été entièrement rénové et réorganisé de manière à optimiser l'espace pour mettre en valeur les livres, fluidifier la circulation des clients, créer des zones d'expositions...

Les libraires de Stendhal. - Photo DR/STENDHAL

Dans une ambiance propice aux échanges, et loin des pressions médiatiques françaises, la librairie fait la part belle au fonds en donnant du temps aux livres qu'elle défend. Mais sa force réside aussi dans sa politique d'animations marquée par une programmation riche et variée. Au-delà des rencontres avec des auteurs, des débats, des apéros sur l'actualité littéraire, des ateliers de lectures, des ateliers pour les enfants, la Libreria Stendhal a lancé un festival annuel, Italiques, sur les relations éditoriales entre la France et l'Italie. Pour rayonner plus largement, elle participe à une radio collective avec l'ouverture récente d'un canal de podcasts Stendhal, nourri de ses rencontres. C. N.

La communauté des lecteurs militants devant la librairie Stendhal. - Photo DR/STENDHAL

La fiche : Libreria Stendhal à Rome

Les chiffres : 110 m2, 5 salariés, 20 000 références, 750 000 € de CA en 2018

Responsable : Marie-Eve Venturino

Création : 2016

L'avis du jury : Antonio Ramirez

Antonio Ramirez, P-DG des librairies La Central, à Barcelone.

« Proposant moi-même des livres français dans mes librairies, je connais la difficulté de faire vivre cette offre dans un pays non francophone. Il y avait plusieurs dossiers intéressants dans cette catégorie, notamment parmi les librairies installées en Europe : à Berlin, Londres et Rome. La Libreria Stendhal l'a finalement emporté avec sa programmation événementielle riche et variée. En réussissant à fédérer autour d'elle toute une communauté de lecteurs militants, la librairie romaine est un bel exemple de résistance culturelle à l'heure où les relations entre la France et l'Italie se détériorent. Cela nous a paru important de lui apporter un soutien aujourd'hui en lui décernant le prix. En plus, ce qui ne gâte rien, son dossier, richement illustré, était très agréable à parcourir. »

Coup de cœur du jury : Librairie Georges Saïd à Alep en Syrie

L'avis du jury : Rémy Ehlinger,

Rémy Ehlinger, -directeur général de la librairie Coiffard, à Nantes. 

« Il était important de récompenser une petite librairie qui, dans un pays en guerre, résiste à la tentation de fermer et se bat pour continuer à apporter de la culture aux habitants. La librairie Said est une bougie contre l'obscurantisme, une oasis dans le désert. En lui attribuant un coup de cœur plus que mérité, le jury a aussi voulu saluer toutes les librairies francophones en difficulté qui, à l'autre du monde, s'efforcent de faire rayonner la culture et la francophonie. »

Libraires de l'année : Anne-Laure Vial et Delphine Bouétard, ambassadrices de la librairie

La rédaction de Livres Hebdo a désigné comme « libraires de l'année » les cofondatrices de la librairie parisienne Ici, dont la qualité du lancement et de la médiatisation à l'automne 2018 ont rejailli sur l'ensemble de la profession.

Delphine Bouétard et Anne-Laure Vial. - Photo DR/ICI

L'ambition et la qualité de la librairie Ici, à Paris (2e), à laquelle elles ont su donner lors de sa création à l'automne 2018 (1) un puissant rayonnement dans les médias, ont impressionné la rédaction de Livres Hebdo qui a désigné sans hésitation Delphine Bouétard et Anne-Laure Vial comme les libraires de l'année. Après avoir travaillé pour de grands groupes, ces deux professionnelles expérimentées ont pris le risque de voler de leurs propres ailes en procédant, sur 500 m2, au plus important lancement de librairie indépendante à Paris de très longue date. Pour former cette belle alliance, les deux femmes, à peine quinqua, ont démissionné de leurs fonctions. Delphine Bouétard a quitté son poste de directrice des ventes chez Volumen Diffusion, et Anne-Laure Vial celui de responsable du livre chez Amazon.

Les deux entrepreneuses, qui se connaissent depuis leur passage chez Virgin, il y a une dizaine d'années, ont longuement mûri leur projet et se sont donné les moyens de le réussir. Professionnelles aguerries, elles connaissent bien toutes deux le monde de la librairie et plus généralement les circuits de vente du livre puisque Delphine Bouétard a débuté à la librairie Kalila Wa Dimna, au Maroc, avant de rejoindre Extrapole et Virgin, tandis qu'Anne-Laure Vial a travaillé à la Fnac et chez Virgin. Cela les a conduites à ne négliger aucun point lors de la création de leur librairie, et à miser, pour Ici, à la fois sur l'offre (40 000 références), le personnel (7 salariés) et le lieu, avec l'installation d'un café en plein cœur du magasin et, bien sûr, un programme d'animations.

Motivées et déterminées, elles ont aussi su convaincre des partenaires de les suivre, à commencer par le propriétaire de leur local, avec lequel elles ont âprement négocié le loyer, élément clé de la viabilité d'une librairie. Elles ont rassemblé les soutiens des pouvoirs publics et des éditeurs, qui ne cachaient pas, plusieurs mois à l'avance, leur curiosité à l'égard du projet.

Enfin, elles ont fait connaître rapidement leur librairie en faisant appel, phénomène rare dans la profession, à une attachée de presse. Bien leur en a pris puisque l'ouverture d'Ici a suscité l'intérêt de nombreux médias tant écrits qu'audiovisuels, au point de contribuer à donner plus largement de la profession une belle image de dynamisme et de confiance dans l'avenir. Les paris pris par Delphine Bouétard et Anne-Laure Vial se révèlent déjà payants puisqu'elles affichent, sur leurs huit premiers mois d'activité, un chiffre d'affaires sensiblement supérieur à leurs prévisions.C. N.

(1) Voir LH 1188 du 5.10.2018, p. 32.

Delphine Bouétard

1993 : Libraire chez Kalila Wa Dimna à Rabat au Maroc

1997 : Direction de librairies au Furet du nord puis chez Extrapole. Direction de la librairie des Champs-Elysées chez Virgin cinq ans après

2011-2017 : Directrice des ventes chez Volumen Diffusion

2018 : Création d'Ici

Anne-Laure Vial

1995 : Représentante chez Interforum

1998 : Chef de produits puis de projets à la Fnac. Directrice du marketing et de la diffusion chez Flammarion en 2003

2006 : Directrice du livre chez Virgin. Directrice des achats, puis du livre chez Amazon quatre ans plus tard

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