Manifestation

Foire de Francfort 2017 : la France imprime

Inauguration du pavillon français par Emmanuel Macron et Angela Merkel, ici devant une presse Gutenberg. A gauche, Paul de Sinety, commissaire général de Francfort en français, à droite, Françoise Nyssen, ministre de la Culture. - Photo OLIVIER DION

Foire de Francfort 2017 : la France imprime

La venue en force de la France politique, toute auréolée de son désir d’Europe, a marqué la Foire du livre de Francfort 2017, redoublant l’effet d’image de l’opération "Francfort en français".

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Par Pauline Leduc, Claude Combet,
Créé le 20.10.2017 à 00h00,
Mis à jour le 23.10.2017 à 18h58

"Europe de la culture." L’expression était sur toutes les lèvres durant la 69e Foire du livre de Francfort, du 11 au 15 octobre, dont la France et la francophonie étaient les invitées d’honneur. Dans une Europe divisée par le Brexit, et plus récemment par la question de l’indépendance de la Catalogne, menacée par le retour des extrêmes, avec l’entrée du parti d’extrême droite AFD au parlement allemand, les discours du président français Emmanuel Macron et de la chancelière Angela Merkel, à l’occasion de l’inauguration de la foire le 10 octobre, ont résonné comme un acte diplomatique fort, replaçant la culture, et plus particulièrement le livre, en ciment principal d’une Europe unie. Ce coup d’envoi aux accents éminemment politiques a propulsé la manifestation, plutôt abonnée aux pages "culture" de la presse, au cœur de l’attention des médias allemands et français largement déployés sur place.

Monika Grütters, déléguée du gouvernement fédéral pour la Culture, et son homologue française, Françoise Nyssen. - Photo OLIVIER DION

"Surpris et charmé"

Abandonnant quelques heures le lobby de l’hôtel Frankfurter Hof, les éditeurs français, parmi lesquels Arnaud Noury, Vera Michalski ou Sylvie Marcé, étaient venus en nombre assister, parfois pour la première fois, à l’inauguration. "J’avoue que j’ai été réellement surpris et charmé par la qualité de l’intervention d’Emmanuel Macron, tant d’un point de vue littéraire, alors même qu’il n’avait pas de notes, que sur le fond", raconte le P-DG du Seuil, Olivier Bétourné. D’autres ont apprécié, comme Benita Edzard, directrice des droits étrangers chez Robert Laffont, qu’Emmanuel Macron parle "en tant que lecteur qui a profité de l’éducation et qui pense que la culture permet de lutter contre les malentendus, le racisme". Une idée portée aussi par la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, qui occupait le lendemain le haut de l’affiche en organisant, pour la première fois à Francfort, une réunion informelle avec quelques-uns de ses homologues européens afin d’esquisser le socle d’une "Europe de la culture". Unis notamment sur la protection du droit d’auteur, l’aboutissement du dossier de la TVA sur le livre numérique ou encore la création d’un programme Erasmus pour la culture, les participants devraient dans la foulée porter ces projets d’une même voix lors du conseil des ministres européens de la Culture, le 21 novembre.

Chaleureusement saluée par ses homologues, Françoise Nyssen l’a aussi été le soir même par Vincent Montagne, président du SNE, qui a prononcé, à l’occasion du traditionnel cocktail organisé en partenariat avec le Bief et le CNL, un discours engagé à l’échelle européenne, défendant le projet Relire et le droit d’auteur. "Tout le monde a senti durant la foire que la France reprenait le lead en Europe aux côtés de l’Allemagne", juge Vincent Monadé, le président du CNL.

Effet Macron

La mise à l’honneur de la France n’a rien changé au rythme de travail soutenu et quasi militaire qui s’impose aux éditeurs à Francfort, coupant certains d’entre eux des différents événements institutionnels. Mais la politisation de Francfort 2017 s’est étendue jusqu’à eux, s’invitant dans certains de leurs rendez-vous professionnels. "Nos homologues étrangers sont fascinés par Emmanuel Macron, par sa jeunesse, sa personnalité : on m’a beaucoup interrogé à ce sujet", note Bruno Nougayrède, P-DG du groupe Elidia. "On m’a beaucoup vanté son discours, les éditeurs américains nous l’envient tout particulièrement", renchérit Francis Geffard, éditeur de littérature étrangère chez Albin Michel, qui parle d’un "effet Macron" très positif.

Les Goncourt dans le train

Olivier Dion

Eric-Emmanuel Schmitt et Bernard Pivot, comme un bon nombre des jurés Goncourt, ont fait le déplacement à Francfort pour livrer leur deuxième sélection.

La fréquentation en hausse

Olivier Dion

La foire annonce une hausse de 3 % du nombre des visiteurs, avec 7 300 exposants venus de 102 pays et plus de 500 agents et scouts littéraires.

Parlons affaires

Olivier Dion

A gauche, Pascal Assathiany (Diffusion Dimedia, Boréal) et Hervé de La Martinière, en pleine discussion avec Vincent Montagne et Claude de Saint Vincent (Média-Participations).

Alain Mabanckou au secours des libraires

Olivier Dion

Devant un auditoire international, l’écrivain a évoqué avec humour "l’angoisse du libraire avant une séance de signature".

Vincent Montagne engagé

Olivier Dion

Le président du SNE a prononcé un discours engagé en faveur du droit d’auteur et du projet ReLIRE.

L’attrait pour le président de la République française était en tout cas bien perceptible lorsque ce dernier a troqué, peu avant son allocution, sa casquette de président contre celle d’auteur, à l’occasion d’une rencontre organisée par son éditeur XO. Entouré des trente éditeurs étrangers publiant dans le monde entier son manifeste Révolution, il s’est prêté allégrement à quelques dédicaces et selfies. "Cette édition de la Foire de Francfort est la plus politique qu’il y ait eu jusqu’ici, estime Jürgen Boos, le directeur de la manifestation. Non seulement en raison du discours d’Emmanuel Macron qui était très politique, mais aussi parce que le monde de l’édition vit sous la menace de la censure en Hongrie, en Pologne ou encore en Turquie." La foire a d’ailleurs organisé plusieurs tables rondes montrant la difficulté de diffuser, publier et écrire, notamment en Turquie. Asli Erdogan, qui avait fait le déplacement à Francfort, a été longuement ovationnée durant le discours d’inauguration. "On pouvait sentir de nombreuses inquiétudes, en discutant avec nos homologues, quant à l’avenir de l’Europe", observe Bertrand Py, directeur éditorial d’Actes Sud. Des craintes malheureusement d’autant plus légitimes que la foire a été le théâtre, en fin de semaine, d’altercations violentes entre miltants allemands d’extrême gauche et d’extrême droite. "Le poids du trumpisme, du Brexit, de l’indépendance catalane était dans tous les esprits des éditeurs étrangers que j’ai rencontrés, et pourtant l’ambiance n’était absolument pas morose, bien au contraire", constate cependant Marie-Pierre Gracedieu, éditrice de littérature étrangère chez Gallimard.

Bonne humeur générale

Trop modestes pour attribuer à l’invitation d’honneur de la France ou à Emmanuel Macron les lauriers de la bonne humeur générale, les éditeurs français se sont contentés de faire remarquer à de multiples reprises combien l’ambiance de la manifestation était "apaisée", selon le mot de Philippe Robinet, directeur général de Calmann-Lévy. Ils sont revenus cette semaine de la Foire de Francfort satisfaits, plus ou moins rassérénés par le soutien de leurs dirigeants politiques et plus nombreux que l’an passé - le stand du Bureau international de l’édition française accueillait cette année 190 maisons, contre 150 en 2016. Certes, tous conviennent que l’invitation de la France n’a eu aucun impact sur leurs achats et cessions de droits durant la foire puisque, comme l’indique Laurent Beccaria, le président des Arènes, "la production éditoriale française était déjà bien mise en lumière et les liens très forts qui nous unissent à nos homologues étrangers ne datent pas d’hier".

Mais l’essentiel ne se jouait peut-être pas là. "J’avoue que j’étais sceptique avant la foire, mais ce coup de projecteur sur la langue française nous a plongés dans un climat d’effervescence assez fertile et encourageant quant à l’avenir de la culture", reconnaît l’éditrice Sabine Wespieser, qui salue aussi la mise en valeur des auteurs et éditeurs de la francophonie. Vingt maisons d’Afrique francophone et d’Haïti disposaient en effet pour la première fois d’un stand à la foire, grâce au soutien du CNL, de l’Office international de la francophonie et du Bief. P. L.

Cessions chics et achats chocs

Parmi les cessions de droits les plus remarquées de la foire, côté français, Révolution d’Emmanuel Macron (XO), déjà acquis dans 20 pays, a fait boule de neige. Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait d’Anne Fulda (Plon) cédé dans 9 pays avant la foire, a élargi sa clientèle à la Corée et à la Pologne. Robert Laffont attend plusieurs offres pour Un personnage de roman (Julliard) de Philippe Besson.

Autre poids lourd de la rentrée littéraire, L’art de perdre d’Alice Zeniter (Flammarion) s’est vendu dans 10 pays, et son éditrice Alix Penent attend des offres importantes. La disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez (Grasset) suscite une douzaine de cessions réalisées ou en cours de négociation. Summer de Monica Sabolo (JC Lattès), vendu dans 7 pays, fait l’objet de plusieurs offres d’éditeurs chinois, tandis que Bakhita de Véronique Olmi s’est imposé comme la star d’Albin Michel à l’étranger.

Au Seuil, le prochain titre de Thomas Piketty, à paraître en 2020, et l’essai de Delphine Minoui, Les passeurs de livres de Daraya, ont tapé dans l’œil des professionnels. Chez Stock, La femme est l’avenir de l’islam de Sherin Khankan a été cédé au Royaume-Uni et en Finlande.

Enfin, Calmann Lévy a créé l’événement avec La chambre des merveilles de Julien Sandrel : à paraître en mars 2018, il a déjà été vendu dans 14 langues.

Côté achats, la foire était en panne de hot books. "Je pense qu’on a tous en mémoire des titres des dernières années qui ont fait l’objet d’énormes enchères à Francfort avant de se vendre plutôt mal : la prudence s’impose", avertit Béatrice Duval, directrice de Denoël. The travellers, premier roman de l’Américaine Regina Porter, a vu s’affronter les offres de cinq éditeurs français avant que Gallimard ne remporte la mise vendredi soir "après des enchères importantes", d’après Marie-Pierre Gracedieu, éditrice de littérature étrangère.

Deux jours avant la foire, Sonatine a préempté le polar suédois 1793, qui a suscité, trop tard, l’intérêt de nombreux autres éditeurs. Tout comme Cherry de Nico Walker, préempté par Aurélien Masson pour Les Arènes. How much of these hills is gold, premier roman de C Pam Zhang, qui a attiré les convoitises, sera édité au Seuil. Et Chatter d’Ethan Kross, dans la veine du développement personnel, chez Kero en 2019. P. L.

Pavillon haut

Les rencontres organisées au pavillon d’honneur de la foire ont constitué l’apogée d’un programme "Francfort en français", qui se prolongera en 2018.

Dans le pavillon français. - Photo OLIVIER DION

Rencontres avec les cent quatre-vingt auteurs invités, presse de Gutenberg en activité, atelier numérique, studio pour les lycéens blogueurs, fresque de l’histoire de l’édition française, magnifique abécédaire dessiné par les illustrateurs jeunesse… Le pavillon français, tout de bois revêtu, a été l’une des attractions de Francfort 2017 et le point d’orgue de l’important programme "Francfort en français" mis en œuvre par les ministères de la Culture et des Affaires étrangères, l’Institut français, le Bief, le CNL, le SNE et le SLPJ 93.

"La couverture médiatique a été unanime et enthousiaste. L’opération a illustré le message que nous voulions porter : celui de la qualité, de la vitalité et de la diversité de la littérature et de la langue françaises. L’ouverture à la francophonie a été remarquée par la presse allemande. Le public germanique a aussi été sensible aux questions d’hospitalité et de traduction", se félicite Paul de Sinety, le commissaire de "Francfort en français". Si Michel Houellebecq, Edouard Louis, Kamel Daoud ou Alain Mabanckou sont déjà des vedettes en Allemagne, les auteurs francophones invités ont donné une image moderne et ouverte de la littérature française. "Nous avons pris à rebours les clichés habituels sur la France arrogante et autocentrée", ajoute Paul de Sinety.

Quelque 350 événements ont été organisés du 8 au 15 octobre à la foire ou hors les murs, après 500 autres labellisés au fil de l’année dans 40 villes. Il en restera des moments forts comme la lecture de textes sur les migrants de Gaël Faye et de Patrick Chamoiseau, la deuxième sélection du Goncourt in situ, la rencontre avec Yasmina Reza et Michel Houellebecq à guichets fermés, le concert dessiné suivi par 800 spectateurs et les soirées sur la péniche L’Ange Gabriel. Pour Paul de Sinety, "le budget de 4,4 millions d’euros couvre l’opération sur toute l’année, ce qui n’est pas délirant comparé à ceux des festivals de musique ou de théâtre".

Cessions de droits

Dès l’annonce de l’invitation en 2016, les cessions de droits vers l’Allemagne ont augmenté. Selon Judith Roze, directrice du département Langue française, livre et savoirs de l’Institut français, 60 titres français (cessions et traductions) ont été soutenus par l’Institut en 2016 (pour 88 000 €) et, pour l’instant, 47 en 2017 (89 000 €). "Selon le Bief, les cessions sont en hausse  de 4,7 % si l’on compare les années 2015/2016 aux années 2013/2014. Dont une progression, sur ces mêmes années 2015/2016 comparées à 2013/2014, de 48,1% en littérature et de 20% en SHS", ajoute Paul de Sinety. "Les résultats ne se jugent pas sur six mois", note Judith Roze, qui loue le travail en amont, comme avec les éditeurs allemands de sciences humaines et sociales venus rencontrer à Paris les intellectuels hexagonaux.

"Francfort en français" se poursuivra en 2018. Vincent Monadé, président du CNL, annonce le renouvellement du stand des éditeurs subsahariens à Francfort, qu’il a soutenus avec l’Office international de la francophonie et le Bief, afin de "les aider à s’installer durablement". Des expositions BD et jeunesse sont programmées à Hanoï et à Cracovie, et la soirée "Krimi à la française", avec Quais du polar de Lyon, à Leipzig et à Palerme.
C. C.

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