Extension des horaires, mode d’emploi | Livres Hebdo

Par Aimie Eliot, le 02.09.2016 (mis à jour le 02.09.2016 à 08h32) Bibliothèques

Extension des horaires, mode d’emploi

La médiathèque Aragon de Choisy-le-Roi. - Photo OLIVIER DION

La dotation de 80,4 millions d’euros annoncée en juin au congrès de l’ABF par le ministère de la Culture doit aider concrètement les bibliothèques publiques à élargir leurs horaires d’ouverture pour s’adapter aux rythmes de vie des populations qu’elles desservent. Explication.

Le 11 juin dernier au congrès de l’Association des bibliothécaires de France (ABF), à Clermont-Ferrand, Nicolas Georges n’a pas hésité à lui consacrer l’essentiel de son intervention. En présentant le tout nouveau système d’aide à l’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques, le directeur du Service du livre et de la lecture du ministère de la Culture se savait attendu de pied ferme par une profession inquiète de voir les budgets des collectivités se réduire drastiquement (1).

Ambitieux, le dispositif, confirmé par une circulaire du 15 juin, s’appuie sur une enveloppe de 80,4 millions d’euros puisés dans les financements du concours particulier de la dotation générale de décentralisation (DGD). Il permet aux collectivités qui veulent s’engager dans des projets d’extension et d’évolution des horaires des bibliothèques de bénéficier d’une participation de l’Etat aux frais générés par ce projet pendant cinq années consécutives.

Dans les starting-blocks

Cette subvention "large et souple", selon les mots de Nicolas Georges, couvre sur cinq ans les dépenses liées aux ressources humaines (créations de postes, de primes, d’emplois étudiants), mais aussi les coûts de gardiennage et de nettoyage supplémentaires ainsi que les dépenses induites par l’aménagement des espaces (installation d’automates de prêt et d’équipement RFID). Chaque dossier présenté par la collectivité, ayant en amont travaillé sur le projet avec les directeurs d’établissements, sera étudié au cas par cas et le taux d’aide pourra couvrir "jusqu’à 80 % du budget nécessaire, en fonction de la qualité et de l’ambition du projet", a annoncé le ministère.

Outil financier mais aussi politique brandi par le ministère pour rassurer la profession, ce dispositif doit porter un message fort à l’adresse des professionnels. "Il n’est pas question d’abandonner les bibliothèques", réaffirmait ainsi, à Clermont-Ferrand, Nicolas Georges, confronté aux questions incisives de l’ex-présidente de l’ABF, Anne Verneuil, qui a clairement cherché à placer l’Etat devant ses responsabilités.

Une circulaire de novembre 2012 précisait déjà les modalités d’une aide de l’Etat en faveur des bibliothèques de lecture publique. Mais ce document ne concernait que les dépenses d’investissement. "Il est rare qu’on dégage du budget pour du fonctionnement, il faut en profiter !" applaudit Sylvie Robert. La sénatrice d’Ille-et-Vilaine, qui avait remis en août 2015 à la ministre d’alors, Fleur Pellerin, un rapport sur l’adaptation et l’extension des horaires des bibliothèques publiques, se félicite que sa proposition de création d’un dispositif financier ait retenu l’attention du ministère. "Beaucoup de directeurs d’établissements, mais aussi des collectivités soucieuses d’être plus en adéquation avec les habitants, travaillent depuis longtemps sur la question, souligne- t-elle. Cette aide leur mettra le pied à l’étrier."

En chiffres

80,4 millions d’euros issus de la dotation générale de décentralisation (DGD) doivent soutenir l’extension des horaires de bibliothèques.

5 ans de subvention consécutifs et non renouvelables sont proposés aux établissements (subvention rétroactive à compter du 1er janvier 2016).

80 % du budget de fonctionnement estimé peut être abondé par l’aide de l’Etat (décision au cas par cas).

100 m2 de surface suffisent aux bibliothèques publiques pour être éligibles.

Premières subventions début 2017

Trois questions à David-Georges Picard, conseiller pour le livre, la lecture et les archives à la direction régionale des affaires culturelles (Drac) Ile-de-France.

Livres Hebdo - Quel rôle joue la Drac dans l’élaboration du dossier de demande de subvention ?

David-Georges Picard- Nous devons accompagner et conseiller les collectivités qui ont besoin d’être aiguillées dans leurs démarches : les aider à réaliser un diagnostic temporel, à comprendre le mécanisme financier de subvention, ou encore à organiser un dialogue social puisqu’il faut prévoir la saisine des instances paritaires dans le dossier de demande.

Avez-vous commencé à recevoir des dossiers ?

Les dépôts vont se faire dans les mois qui viennent et les premières subventions devraient être lancées début 2017. Pour l’instant, nous sommes dans une première phase de sensibilisation, d’information, le projet est tout récent et mal connu. Nous sommes là aussi pour convaincre les réticents qui y voient un coût de fonctionnement trop lourd à porter.

Comment les convaincre ?

Je crois que la bibliothèque doit être une porte d’entrée vers le service public. C’est un point de jonction, un espace de passage et de rassemblement. Et pour le devenir, il faut qu’elle ouvre davantage ses portes, mais aussi qu’elle s’unisse avec d’autres services, celui de Pôle emploi par exemple. Cela peut permettre, dans certains cas, de stabiliser les coûts et de mutualiser les dépenses de fonctionnement.

Propos recueillis par A. E.

L’exception française

Selon la dernière synthèse réalisée par l’Observatoire de la lecture publique pour 2014, le temps d’ouverture moyen des bibliothèques municipales françaises est de 14 heures hebdomadaires. Un chiffre particulièrement bas, comparé aux autres pays européens ou aux Etats-Unis. Toutefois, précise l’Observatoire, ce niveau s’explique en grande partie par la forte densité de petites bibliothèques sur le territoire : dans les collectivités de 20 000 habitants et plus, la moyenne se situe autour de 30 heures ; dans celles de 100 000 habitants et plus, elle atteint 41 heures par semaine.

A Lille, Lyon, Bordeaux ou Paris, plusieurs collectivités, déjà dans les starting-blocks, ont commencé à plancher sur la constitution de dossiers. "Nous attendions ce dispositif, il est incitatif et s’inscrit dans une véritable politique de lecture publique", se félicite Jean-Claude Utard, adjoint métier du chef du bureau des bibliothèques de la Ville de Paris. La collectivité, qui travaille à l’ouverture le dimanche de huit établissements d’ici à 2019, va solliciter pour la bibliothèque de la Canopée la fontaine une subvention pour une première ouverture dominicale dès 2016. "Nous connaissons déjà les dépenses nécessaires, ce n’est pas difficile à calculer, explique Jean-Claude Utard. En revanche, pour les autres établissements, nous présenterons un prévisionnel intégrant toutes les dimensions de l’opération. Nous piloterons mieux le projet car, tant du côté Drac que du côté Ville de Paris, la subvention pèsera dans les décisions."

Pour les professionnels, l’un des grands intérêts du dispositif est qu’il propose un soutien y compris à des petites structures. Il s’adresse à toutes les bibliothèques de 100 m2 et plus - or les moins visibles sont souvent très volontaires, estime Françoise Muller, la directrice de la médiathèque de Moulins. "En France, ce sont les bibliothèques de taille moyenne, voire petites, qui dominent, rappelle-t-elle. Or elles font preuve d’innovation pour changer et s’adapter aux évolutions du public. Et puis, il est parfois plus facile de faire bouger les lignes chez les plus petites." Pour le président de l’ABF, Xavier Galaup, ces petites structures pourront faire germer l’idée qu’ouvrir plus grand son établissement, c’est possible. "On prend souvent en exemple les grands établissements, déplore-t-il, et cela peut décourager les petites bibliothèques qui vont avoir tendance à estimer que ce type d’innovation ne les concerne pas."

Bousculer les habitudes

Parce qu’il prévoit d’accompagner les bibliothèques dans leur travail sur les rythmes de vie, le nouveau dispositif peut pousser les collectivités et les établissements à bousculer leurs habitudes. "Il demande que soit menée une réflexion sur les espaces de la bibliothèque, mais aussi qu’un diagnostic temporel soit établi, souligne Sylvie Robert. Ceux qui ne disposent pas de "bureaux des temps", comme à Rennes, pourront prévoir de financer une étude qui les aidera à définir la manière dont ils pourraient adapter leurs horaires aux publics." Car il ne s’agit pas forcément d’ouvrir le dimanche : "On a souvent mis l’accent sur cette problématique, mais pour de nombreux établissements, il faudrait d’abord uniformiser leurs heures d’ouverture, et peut-être ouvrir une heure plus tard les soirs de semaine", souligne Françoise Muller.

Certains pointent cependant les risques d’une subvention arbre qui cacherait la forêt de problèmes vécus au quotidien par les bibliothécaires. Pour Eloïse Guénégès, de l’association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis, le dispositif est "bon" et "mérite d’être connu". Mais, poursuit-elle, "il ne faudrait pas qu’on voie la question de l’ouverture comme l’unique problématique qui, lorsqu’elle sera solutionnée, réglera les problèmes". Attention à l’extension de l’ouverture des bibliothèques à tout prix, avertit-elle : "Si c’est pour perdre en qualité, parce qu’on aura mis simplement des emplois jeunes à l’accueil le dimanche, et qu’aucune médiation ni aucune action culturelle ne seront proposées, je ne vois pas l’intérêt."

Perfusion temporaire ?

Autre inquiétude, qui courait déjà dans les allées du congrès de l’ABF lors de la présentation du projet : sa temporalité. Cinq ans, certes, mais ensuite ? "On craint l’effet d’aubaine : que les collectivités ne puissent pas assurer l’après-dispositif et qu’il faille alors faire marche arrière", indique Renaud Aïoutz, ex-président de l’ABF Auvergne. Pour Sylvie Robert, la demande de subvention doit au contraire être considérée comme un tremplin pour préparer le futur d’un nouvel emploi du temps. "Il faut justement que ce dispositif soit perçu comme un levier, plaide la sénatrice d’Ille-et-Vilaine. Il doit inciter les élus et les directeurs d’établissements à se pencher sur le problème. Il ne s’agit pas d’offrir une perfusion temporaire. Ce doit être l’occasion de profondes transformations."

Réfléchir à l’après, c’est peut-être aussi éviter les projets trop ambitieux, s’orienter vers le réalisable et proposer une autre façon d’accueillir le public, à d’autres moments que le classique 10 h-18 h, avec une fermeture à l’heure du déjeuner. Ouvrir mieux plutôt que davantage ? La bataille se gagnera à coups d’euros, mais peut-être aussi en bousculant les traditions. d

(1) Voir notamment "Malaise dans la bibliothèque", LH 1089, du 10.6.2016, p. 14-17.

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