Historien exigeant, historien vigilant, historien résistant. Tout cela est vrai. Mais à propos de Marc Bloch (1886-1944) qui entrera le 23 juin au Panthéon, on devrait dire simplement historien. C’est cette profession universitaire qui entre dans le temple de la nation avec son intangible cortège. Car l’historien n’est pas replié sur le passé, il le déplie. Et c’est bien ce que nous montre son œuvre rééditée pour l’occasion et les ouvrages qui lui sont consacrés.
Avec Marc Bloch c’est une certaine idée de l’intelligence française qui entre dans le mausolée de la mémoire nationale. Historien inspiré, il fut d’abord un homme du regard, un regard qui ne se contentait pas de raconter le passé, mais qui l’interrogeait, le comparait, le mettait en doute pour mieux en saisir la vérité profonde. Fondateur de l’école des Annales avec Lucien Febvre en 1929, il a révolutionné notre manière de faire de l’histoire, refusant les récits figés pour leur préférer une histoire vivante, attentive aux sociétés, aux mentalités, aux rythmes du temps long. Chez ce médiéviste, auteur des grands classiques que sont Les rois thaumaturges (1929) et La société féodale (1939), le Moyen Âge cesse d’être une époque obscure pour devenir un laboratoire de compréhension du présent.
Mais Marc Bloch ne fut pas seulement un savant. Il fut aussi un citoyen, un soldat, un résistant. Deux fois combattant - en 1914 comme en 1940 -, il incarne cette génération pour qui penser et agir ne faisaient qu’un. Lorsque la France s’effondre, le professeur évincé parce que juif ne se réfugie ni dans le silence ni dans l’exil intérieur : il s’engage. Jusqu’au bout. Jusqu’à son exécution par la Gestapo le 16 juin 1944 à l’âge de 57 ans.
Son œuvre la plus poignante n’est peut-être pas un livre d’histoire au sens classique, mais un acte de lucidité : L’Étrange Défaite (1940). Dans ces pages écrites dans l’urgence, il ausculte sans complaisance les faiblesses de son pays, non pour accuser, mais pour comprendre et, à travers cette compréhension, préparer le relèvement.
Faire entrer Marc Bloch au Panthéon, ce n’est pas seulement honorer un grand historien. C’est reconnaître une exigence : celle d’une pensée libre, rigoureuse, insoumise aux facilités ; celle d’un engagement qui ne sépare jamais le savoir de la responsabilité. Parce que l’histoire n’est pas un refuge, mais une vigilance, et la vérité une version améliorée du courage.
De Marc Bloch
- L’étrange défaite (Gallimard, 28 mai, 350 p., 19 €). Dans ce livre qui « aura été panthéonisé bien avant son auteur » (Johann Chapoutot dans sa préface) l’historien livre à chaud son témoignage sur la défaite française de 1940 et sur l’enseignement que l’on peut tirer de la guerre.
- Écrits de guerre (1914-1918) (Armand Colin, 13 mai, 216 p., 22,90 €). Ce recueil de documents manuscrits, carnets de guerre et iconographie permet de saisir les motivations et la participation de l'historien lors de la Première Guerre mondiale.
- Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien (Armand Colin, 13 mai, 288 p., 23,90 €). Cette série d’articles parus entre 1914 et 1939 constitue une méthode critique du savoir-faire de l’historien et des pièges qu’il doit éviter.
- Les caractères originaux de l’histoire rurale française (Armand Colin, 13 mai, 570 p., 23,90 €). L'étude décrit une France répartie en trois grands types de paysages ruraux et de civilisations agraires en mêlant les apports de l'archéologie, de la linguistique, de l'histoire et de la géographie.
- Écrire la société féodale : lettres à Henri Berr, 1924-1943 (EHESS poche, 5 juin, 360 p., 17 €). Ces quarante-deux lettres retracent la genèse éditoriale de La société féodale et racontent comment un livre capital pour l'historiographie est né d'une série de circonstances où le hasard a toute sa part.
- La Société féodale (Albin Michel, 750 p., 26,90 €). Un grand classique de l'histoire médiévale paru en 1939. L'historien se détache des événements pour faire émerger les courants qui agitent la société européenne entre les Xe et XIIIe siècles et met en lumière les relations humaines. Avec une préface de Mathieu Arnoux.
- Les rois thaumaturges (Gallimard, Folio Histoire, 860 p., 14,50 €). Cette étude novatrice, parue en 1929, analyse la croyance que les rois pouvaient guérir les écrouelles par le simple toucher. Du XIIIe au XIXe siècle, cette pratique surnaturelle a consolidé l'autorité royale en France et en Angleterre. Un éclairage majeur sur un rite au croisement de l’histoire sociale et politique avec une préface précieuse de Carlo Ginzburg.
Sur Marc Bloch
- Marc Bloch, l’histoire en résistance sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin (Seuil, 380 p., 27,90 €). Une approche pluridisciplinaire de l’homme et de l’œuvre à travers l’alliance du savant et du combattant au service de la vérité. Les contributeurs analysent la fusion entre sa recherche, son engagement patriotique et son influence sur l'historiographie moderne notamment son ouverture aux sciences sociales.
- Marc Bloch et l’Angleterre de François-Olivier Touati (Presses universitaires François-Rabelais, 28 mai, 250 p., 24 €). De sa formation à Normale Sup à son engagement dans la Résistance, les affinités intellectuelles de Marc Bloch avec l'Angleterre. Édition augmentée de celle de 2007.
- Marc Bloch, une biographie intellectuelle de Peter Schötter (Gallimard, 28 mai, 580 p., 19 €). LA biographie, précise, ultime, intime. Avec rythme et documentation, l’historien est appréhendé dans sa vie, son œuvre, son style et sa pensée dans l’époque qui fut la sienne où d’où sortirent les Annales d’histoire économiques et sociales et une certaine idée du savoir et du faire savoir. Un portrait magistral d’un intellectuel combattant qui a vécu la résistance jusqu’à la torture, jusqu’à la mort.
- Marc Bloch, 1886-1944 : une biographie impossible d’Alfredo Cruz Ramirez et Étienne Bloch (Éditions de la Sorbonne, à paraître en juin, 35 €). Des transcriptions de documents originaux, des archives familiales et des correspondances pour une biographie kaléidoscopique coordonnée par son fils en 1997.
- Marc Bloch, l’historien combattant de Jean-David Morvan, Suzette Bloch, Laurent Bidot (Tallandier, 4 juin, 104 p., 22 €). Sur des dessins de Laurent Bidot, un scénario de Jean-David Morvan et le regard de la petite fille de l’historien, la vie et l’œuvre de Marc Bloch en BD, avec un dossier supervisé par Olivier Lévy-Dumoulin.
Deux inédits en poche
- 1944 : l’assassinat de Marc Bloch, un historien dans la Résistance de Stéphane Nivet (Éditions midi-pyrénéennes, 50 p., 8 €). Les cent derniers, de son arrestation à Lyon jusqu'à son exécution à Saint-Didier-de-Formans, en passant par son calvaire à la prison de Montluc.
- La double mort de Marc Bloch d’Alya Aglan (Flammarion, Champs Histoire, 108 p., 6,50 €). L’auteur rappelle qu'avant d'être exécuté par les nazis, il a été condamné à une mort civique, spolié et insulté en France par les lois antisémites de Vichy.
Un numéro de la revue Esprit (n° 533, mai 2026, 20 €) consacré aux historiens engagés.
