Le mystère du smartphone abandonné. On croit d'abord à une méprise. Thomas, reprographe dans le 20e arrondissement parisien, se réveille après une soirée trop arrosée et découvre que son portable n'est pas le sien mais celui de sa voisine de table. Une erreur, forcément. Pourtant, ce n'est pas un échange. La jeune femme lui laisse son téléphone, glisse le code d'accès dans une enveloppe et deux mots : « Gardez-le. » Un geste incompréhensible. « L'autorise-t-elle à chercher ? Espère-t-elle qu'il le fasse ? Lui demande-t-elle de le faire ? » Voilà Thomas désemparé face à cette manne : l'intégralité d'une vie privée contenue dans un appareil. Elle lui laisse « son monde », des « milliers de traces ».
Thomas entre dans cette intimité numérique. Il découvre son nom, Romane Monnier, puis les échanges entre « Rom » et « Mon Clou », Chloé, sa meilleure amie. Les applications traduisent ses inquiétudes, très contemporaines : calories, produits toxiques, sommeil, santé, nombre de pas. Il écoute sa musique, ses messages vocaux, ses enregistrements - conversations avec sa mère, sa psy, ses amis -, et consulte jusqu'à son historique ChatGPT. Au fil des fichiers, Romane apparaît en quête de réponses, de plus en plus perdue dans un monde saturé, superficiel, virtuel.
En explorant l'autre, c'est lui-même que Thomas rencontre. Ses propres zones d'ombre remontent : un père suicidé, une femme aimée puis « évaporée », une fille, Éléonore.
Le roman s'achève sans conclure mais s'inscrit pleinement dans l'œuvre de Delphine de Vigan. Publiée pour la première fois en 2001 sous le pseudonyme Lou Delvig, alors qu'elle travaillait encore dans un institut de sondage, elle reçoit en 2008 le Prix des libraires pour No et moi (JC Lattès, 2007), puis s'impose dans le panorama littéraire avec le multiprimé Rien ne s'oppose à la nuit (JC Lattès, 2011). D'après une histoire vraie (JC Lattès, 2015), couronné du Renaudot et du Goncourt des lycéens, confirme sa place parmi les écrivaines françaises les plus reconnues. Après une pièce de théâtre en 2024 consacrée aux invisibles (Les figurants, Gallimard), elle poursuit avec ce douzième roman polymorphe une veine qui mêle intime, enquête familiale et instantané sociétal. La mécanique formelle rappelle par moments Les gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monnin (JC Lattès, 2015), mais apporte une formidable réflexion sur l'objet dont ne peut plus (et devrait) se passer : le smartphone, devenu la boîte noire de nos existences.
Je suis Romane Monnier
Gallimard
Tirage: 200 000 ex.
Prix: 22 € ; 336 p.
ISBN: 9782073113252
