Avant d'arriver à la tête des activités américaines et britanniques d’Hachette, David Shelley a effectué toute sa carrière dans l'édition. Entré en 1997 comme assistant d'édition chez l'éditeur indépendant britannique Allison & Busby, il en prend rapidement la direction avant de rejoindre Little, Brown en 2005. Il gravit ensuite tous les échelons du groupe Hachette, devenant CEO d'Hachette UK en 2018, puis d'Hachette Book Group aux États-Unis en 2024.
Livres Hebdo : En quoi votre parcours éditorial a-t-il façonné la manière dont vous dirigez aujourd’hui un groupe d’édition de l'ampleur d'Hachette Book Group ?
David Shelley : Je pense que l’édition est avant tout une activité créative. Sans écrivains, nous n’avons pas de raison d’être. Ma formation d’éditeur, le fait de travailler étroitement avec les auteurs, de comprendre leurs besoins et de voir de l’intérieur comment les livres se fabriquent, a façonné ma façon de penser l’édition, et de diriger aujourd’hui. J’ai tout de même suivi une formation en leadership à Columbia University pour me familiariser avec le côté business du métier. Mais il n’est pas nécessaire d’être un génie des maths. Il faut simplement un esprit entrepreneurial.
Comment percevez-vous les relations entre finance et édition ?
Le fait que de grandes entreprises investissent dans l’édition est un bon signe. Nous sommes l’une des plus grandes industries créatives. Les livres sont souvent le point de départ de l’audiovisuel et du débat public. L’édition a une véritable valeur culturelle, et c’est un investissement solide sur le long terme.
Comment parvenez-vous à trouver un équilibre dans la gestion des marchés américain et britannique d’Hachette ?
Cela comporte bien sûr des défis, mais cela crée aussi des opportunités. Travailler sur ces deux marchés nous permet de voir ce qui fonctionne dans un pays et de réfléchir à la manière de l’adapter ailleurs. Chaque marché a ses spécificités, surtout sur le plan éditorial, mais dans des domaines comme la distribution, l’informatique ou les opérations, les équipes peuvent beaucoup apprendre les unes des autres.
Recul de la lecture et indépendance éditoriale
Observez-vous, dans vos derniers chiffres, un impact du recul global de la lecture ?
Nos ventes sont solides, mais cela repose sur un groupe plus restreint de lecteurs très passionnés. Il est préoccupant que, dans certaines communautés et notamment les plus défavorisées, les gens lisent moins. L’usage du téléphone joue un rôle, mais nous devons aussi mieux communiquer sur les bénéfices de la lecture. Lire nourrit l’imagination, l’empathie et la santé cognitive à long terme, et ses bénéfices sont égaux à ceux de l’exercice physique quotidien ou d’une alimentation saine. Les éditeurs savent très bien s’adresser aux amoureux des livres ; il faut parler davantage à tous les autres.
La question de l'indépendance éditoriale a dernièrement alimenté les discussions en France autour de la maison Grasset. Dans un groupe international comme Hachette, comment garantir concrètement l’indépendance éditoriale des maisons et des éditeurs, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni ?
Notre mission est de permettre aux lecteurs de découvrir facilement de nouveaux mondes. Cela implique de publier l’éventail le plus large possible de voix et de perspectives politiques. Je suis fier que notre catalogue rassemble des livres et des maisons d’édition qui sont parfois en profond désaccord. Pour moi, publier signifie résister aux contraintes et permettre aux lecteurs d’être confrontés à une grande diversité d’idées. Personnellement, je me suis toujours senti libre de publier dans mon rôle.
Les éditeurs doivent-ils donc refléter l’évolution de la société sans la juger ?
Les éditeurs sont là pour servir les lecteurs. S’ils souhaitent lire quelque chose, et si ce contenu est légal, factuel, et qu’un éditeur estime qu’il existe un marché pour ce livre, alors nous devons pouvoir le publier.
Meta, droit d'auteur et IA
Les éditeurs peuvent-ils encore être des créateurs de goût, ou sont-ils devenus des amplificateurs de tendances déjà formées ailleurs ?
C’est un équilibre. Les éditeurs répondent bien sûr à ce que les lecteurs veulent, mais les bons éditeurs savent aussi donner aux lecteurs ce qu’ils ne savaient pas encore vouloir. Ils comprennent quand il faut répondre à une demande existante et quand il faut contribuer à en créer une nouvelle.
Chez Hachette, y a-t-il encore de la place pour les premiers romans et les carrières au long cours ?
Absolument. Beaucoup d’auteurs ne rencontrent leur public qu’après plusieurs livres. Le travail de l’éditeur consiste à reconnaître le talent et si un éditeur croit vraiment en un auteur, nous essayons de faire confiance à son jugement et de donner à l’écrivain le temps de grandir.
Hachette fait partie des éditeurs qui poursuivent Meta pour violation du droit d’auteur liée à l’intelligence artificielle. Quel résultat considéreriez-vous comme une victoire ?
Les écrivains et la création doivent rester au centre. Les grands modèles de langage ne sont pas créatifs en eux-mêmes, mais ils ont acquis une valeur immense en utilisant le travail d’humains. Dans l’affaire Meta, nous savons qu’ils ont utilisé des livres téléchargés illégalement pour entraîner leur modèle. L’écriture longue est précieuse pour l’IA, parce qu’elle contient du dialogue, de la syntaxe, et des structures narratives, tout ce que les auteurs passent des années à élaborer. Nous souhaitons une reconnaissance et une protection du droit d’auteur, et que les auteurs puissent autoriser ou non l’utilisation de leur œuvre et être justement rémunérés.
En interne, imaginez-vous que l’IA puisse être utilisée à l’avenir pour soutenir le travail éditorial ?
Nous avons un dialogue ouvert sur la technologie. Si l’IA peut aider les auteurs à toucher davantage de lecteurs sans menacer leurs revenus, alors nous devons l’envisager. Mais je ne crois pas que l’IA puisse remplacer les auteurs. L’édition est toujours au cœur des débats sur la culture, l’éducation, la technologie et la politique. Notre rôle est d’innover tout en préservant la valeur du travail des auteurs.
