Figure majeure de l’édition internationale, Susanna Lea s’est imposée depuis plus de 25 ans comme l’une des agentes littéraires les plus influentes de sa génération. Arrivée à Paris au début des années 1990, d’abord chez Fixot puis chez Robert Laffont, la Britannique a été parmi les premières à saisir l’importance des marchés étrangers, à une époque où l’édition française regardait encore peu vers l’international.
Les choses ont aujourd'hui bien changé alors qu'a paru fin février en sortie mondiale le livre événement de Gisèle Pelicot, Et la joie de vivre (Flammarion), entré directement numéro 1 des listes de meilleures ventes dans neuf langues. Un record pour un livre traduit du français. Dans l'Hexagone, Et la joie de vivre s'est directement hissé numéro 1 des ventes la semaine de sa parution et affiche aujourd'hui près de 160 000 exemplaires vendus selon les données NielsenIQ BookData de la base Electre. Fondatrice de son agence, aujourd’hui implantée à Paris, New York et Londres, Susanna Lea revient sur son parcours pour Livres Hebdo.
Livres Hebdo : Vous avez commencé votre carrière dans l’édition française au début des années 1990. Que retenez-vous de ces années ?
Susanna Lea : Je suis arrivée à Paris par amour. J’avais 20 ans, je venais de terminer mes études à Oxford. À l’époque, la plupart de mes amis se dirigeaient vers des carrières très lucratives dans la City londonienne. De mon côté, je voulais travailler dans l’édition. Je pensais, et je le pense toujours, que c’est l’un des plus beaux métiers du monde : être payée pour lire. Bien sûr, il faut aussi savoir compter, négocier, gérer des équilibres parfois complexes, jongler avec de multiples contraintes. Mais, au bout du compte, on rentre chez soi avec un livre entre les mains, et c’est un luxe immense.
Comment se sont passés vos premiers pas dans l’édition ?
J’ai eu la chance de frapper à la bonne porte, celle de Bernard Fixot. On m’avait prévenue qu’il était extrêmement occupé. J’ai répondu que moi, je ne l’étais pas et que je pouvais attendre. J’ignorais qu’il était alors l’un des rares véritables autodidactes de l’édition française. Cette audace l’a amusé : il m’a reçue immédiatement. Nous avons parlé près de deux heures et, à la fin de cet entretien, il m’a proposé un poste. Cette immersion au sein d’une petite équipe dynamique m’a donné une vision très concrète de toute la chaîne du livre, un apprentissage déterminant. J’ai passé du temps dans tous les services : gestion, éditorial, commercial, fabrication, presse… J’y ai appris aussi bien ce qu’est un compte d’exploitation qu’un argumentaire ou une quatrième de couverture. Lors de ce premier entretien, j’ai dit quelque chose qui, à l’époque, aurait fait frémir bien des éditeurs français : j’ai confié à Bernard que j’aimais vendre. Pour lui, c’était de la musique. Pourtant, au début des années 1990, le mot « vendre » était presque un gros mot dans l’édition française. Très vite, j’ai constaté que les livres français étaient peu traduits. J’ai donc commencé à chercher des projets susceptibles de voyager, en pensant les livres dès leur conception dans une perspective internationale.
« J’avais 24 ans lorsque j’ai conclu ma première vente aux enchères à sept chiffres »
Quels sont les premiers titres que vous avez représentés ?
En 1994, je suis partie trois mois en Inde pour travailler avec Phoolan Devi (La Reine des bandits). Nous avons vendu les droits de son livre dans 22 langues et il est devenu un bestseller international. La même année, je me suis occupée du Journal de Zlata de Zlata Filipović, publié dans 35 langues et numéro un sur la liste du New York Times.
Vous avez très vite monté votre propre structure. Pourquoi ?
Lorsque les éditions Fixot ont rejoint Robert Laffont, j’ai été nommée directrice des projets internationaux et des droits étrangers. J’avais 24 ans lorsque j’ai conclu ma première vente aux enchères à sept chiffres. Ce furent des années passionnantes, marquées par des projets très différents : Le Scaphandre et le Papillon, Le Livre noir du communisme, Ramsès de Christian Jacq ou encore Derrière la porte d’Alina Reyes. Puis, à 30 ans, j’ai ressenti l’envie de créer quelque chose de nouveau. J’ai fondé mon agence pour continuer à faire ce que j’aimais le plus : chercher des livres à vocation internationale et au potentiel d’adaptation audiovisuelle. La reconnaissance du travail accompli pour faire voyager les livres français reste parfois fragile. Lorsqu’un premier roman est vendu dans 35 langues, on pourrait penser que cela va de soi. En réalité, c’est presque toujours le résultat d’un travail titanesque mené par une équipe engagée, convaincue et passionnément investie.
« Beaucoup d’éditeurs préféreraient que les agents n’existent pas »
Comment les éditeurs français ont-ils réagi à vos débuts ? Y avait-il une certaine méfiance à l’égard de votre travail d’agent ?
Oui, bien sûr. Dans l’absolu, beaucoup d’éditeurs préféreraient que les agents n’existent pas, c’est un réflexe assez français. Mais ils voient aussi le travail que nous accomplissons et la valeur que nous apportons. En réalité, il n’y a qu’un seul moment où nos intérêts divergent vraiment : celui de la négociation du contrat. Une fois le contrat signé, nous sommes tous du même côté. Auteur, agent et éditeur poursuivent alors un objectif commun : faire venir les lecteurs en librairie. C’est une logique que les Américains et les Britanniques ont comprise depuis longtemps.
On dit souvent que Et si c’était vrai… a été votre premier grand coup. Est-ce exact ?
Lorsque le premier roman de Marc Levy est arrivé, cela faisait déjà près de neuf ans que je travaillais sur des projets internationaux. Sans cette expérience préalable et les livres qui l’avaient précédé, je n’aurais sans doute pas su comment m’y prendre. Notre métier est loin d’être une science exacte. Mais avec l’expérience, on apprend à reconnaître la meilleure manière de présenter un livre, le bon moment pour le proposer, et à qui. Et si c’était vrai… a marqué le début d’une aventure éditoriale exceptionnelle, mais aussi d’une amitié et d’une collaboration qui durent depuis 26 ans.
Le marché anglo-américain est incontournable pour accéder à une reconnaissance internationale. A-t-il été difficile de travailler à partir de la langue française ?
Très souvent, la difficulté tient simplement à la barrière linguistique. Beaucoup d’éditeurs ne lisent que l’anglais, il faut donc adopter une approche pragmatique. Nous prenons souvent l’initiative de faire traduire le manuscrit, de retravailler cette traduction, puis de la soumettre directement en anglais. À partir de là, la langue cesse d’être un obstacle. C’est un travail d’adaptation permanent, une manière de contourner ce qui pourrait freiner la transmission d’un livre. Et bien sûr, une traduction n’est jamais un simple transfert mécanique : elle nécessite toujours un véritable travail éditorial.
« Gisèle Pelicot est une femme exceptionnelle »
Le fait d’avoir aujourd’hui une présence sur deux continents et dans trois pays a-t-il modifié votre manière de travailler ?
Paris a été notre premier bureau, puis New York, puis Londres. J’ai la chance d’avoir une équipe absolument formidable, qui compte aujourd’hui 20 personnes. Comme on dit : it takes a village. Cette présence permanente dans ces trois villes est essentielle. On ne peut pas comprendre un marché en y passant une semaine par an. Être présents sur le terrain nous permet d’être informés en temps réel et nous donne une véritable légitimité auprès des éditeurs locaux. Notre ADN international se reflète dans notre travail quotidien. Lorsque je propose par exemple à Jessie Inchauspé (Glucose Goddess) d’écrire un livre, même si elle est française, nous avons immédiatement une ambition internationale. À l’époque, Jessie avait 10 000 abonnés sur Instagram, aujourd’hui elle en a plus de six millions. Elle a passé deux mois à écrire un proposal. Le premier pays que nous avons négocié a été les États-Unis, suivis du Royaume-Uni, de l’Australie et de l’Allemagne. La France est venue ensuite. Aujourd’hui, Jessie est traduite dans 45 langues et ses livres ont figuré sur les listes des meilleures ventes à travers le monde, y compris le New York Times, le Sunday Times, El Mundo et Der Spiegel (d’ailleurs La Révolution glucose est toujours sur la liste du Spiegel pour la 181e semaine !).
Gisèle Pelicot aux États-Unis pour la promotion de son livre "Et la joie de vivre"- Photo JBPPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Aujourd’hui, l’agence représente Marc Levy, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Philippe Collin, Colombe Schneck, Gaëlle Nohant, Violaine Huisman, Tatiana de Rosnay… Qu’est-ce qui séduit encore un lectorat international dans la littérature française ?
En règle générale, un livre ne séduit pas à l’international parce qu’il est français, mais parce qu’il touche à quelque chose d’universel. Nous nous sommes bien sûr amusés avec certains archétypes français, notamment avec How to Be Parisian Wherever You Are, un bestseller du New York Times, publié dans 35 langues… mais jamais en français, malgré de nombreuses demandes. Expliquer aux Français comment être parisiens nous semblait, disons, assez superflu. Mais dans 99 % des cas, ce qui compte avant tout, c’est une voix forte, une écriture singulière, quelque chose d’inimitable. Les livres récents témoignent d’ailleurs de la présence de voix féminines particulièrement puissantes.
En parlant de voix féminines puissantes, vous avez accompagné le livre de Gisèle Pelicot, Et la joie de vivre (A Hymn to Life à l’étranger), paru le 17 février en 22 langues. Comment cela s’est-il passé ?
Depuis 25 ans, et même avant la création de l’agence, j’ai toujours eu une faiblesse pour les femmes courageuses. J’ai eu l’honneur d’accompagner Ingrid Betancourt ou Ayaan Hirsi Ali. En décembre 2024, je sortais tout juste de la publication mondiale du livre d’Alexeï Navalny, Patriot, paru simultanément dans 25 langues. C’était un projet d’une grande complexité : nous étions tous en deuil, car il avait été assassiné en février 2024. Nous subissions des cyberattaques et des menaces russes. Il y avait à la fois la fierté et la joie de voir le livre de ce grand homme accueilli avec tant d’honneurs à travers le monde, et une grande tristesse face à sa disparition. Dès ma première conversation avec Gisèle, j’ai été profondément touchée par elle. Comment ne pas l’être ? Sa force, son courage, sa sensibilité, sans oublier son sens de l’humour. C’est une femme exceptionnelle. Son histoire est aussi un combat majeur pour les femmes, et il était évident que son livre devait être lu dans le monde entier. Elle rentre également dans l’histoire de la littérature française. En effet, à sa publication, le livre de Gisèle est entré directement numéro 1 des listes de meilleures ventes dans 9 langues, une première pour un livre traduit du français.
Vous avez aussi toujours défendu une vision à long terme pour les auteurs. Dans un secteur aujourd’hui très fragilisé, comment convaincre les éditeurs de construire sur la durée ?
Les éditeurs ont parfois peur, ils osent moins qu’avant. Les groupes les poussent à se concentrer avant tout sur les résultats annuels, les budgets, les chiffres. Or l’édition est un métier qui s’inscrit dans le temps long. Il est toujours un peu douloureux de constater ce manque de persévérance, et je n’ai malheureusement pas de solution miracle. Aujourd’hui, avec BookScan ou GFK, tout est mesuré, accessible, scruté en permanence. Ce sont ces chiffres que tout le monde regarde en priorité, ce qui ne favorise ni l’intuition ni la prise de risque, deux éléments pourtant essentiels dans ce métier. Derrière chaque projet il faut une forme d’instinct, presque un sixième sens. Il faut aussi accepter de se tromper parfois.
Concernant ces fameux grands groupes, quelle importance revêt votre indépendance ? Avez-vous déjà été sollicitée ?
Il ne faut jamais dire « jamais », mais nous sommes profondément attachés à notre liberté. Nous avons été approchés à plusieurs reprises par des grands groupes, et j’en ai été sincèrement flattée. Mais devoir prendre des décisions principalement dictées par des considérations financières plutôt que par l’instinct, la conviction et la passion ne correspond pas à notre manière de travailler. Nous ne sommes pas dans une logique industrielle : nous avançons avant tout avec l’amour des livres et la conviction que nous accompagnons des histoires et des voix.
Travailler dans la traduction, c’est créer des liens entre des lecteurs à travers le monde. Quel sens cela a-t-il pour vous aujourd’hui, dans un monde très fragmenté ?
Nous avons un rôle important à jouer. Sans exagérer celui des livres, je crois profondément qu’ils constituent une pierre essentielle dans la construction d’un monde meilleur. La traduction en fait pleinement partie. Lorsqu’un texte est traduit dans votre langue, vous pouvez soudain vous identifier à une autre vie, à une autre réalité. Cela rend souvent moins intolérant, moins fermé. En un instant, un monde s’ouvre. J’ai toujours aimé créer des ponts. Et dans un monde aussi fracturé que le nôtre, nous en avons plus que jamais besoin. C’est ce que Susanna Lea Associates s’efforce de faire depuis maintenant 25 ans, comme le démontre la devise du bureau de Paris, Published in France, Read & Watched by the World.

