Du participatif
Une première tendance : demander à la population son avis. Pour son passage en médiathèque, la bibliothèque de Saint-Félix (Haute-Savoie) demande ainsi à venir apposer une gommette en face de l'un des noms proposés sur une affiche. À fleurs de mots ? La butinerie ? Bourdon de culture ? Si propositions, pas d'anglicisme, demande-t-elle. « Le sentiment d'appartenance d'un lieu avec ses habitants est essentiel pour la réussite d'un établissement recevant du public », introduit Claire d'Intorni, qui a porté le projet de la médiathèque de Vaucresson (Hauts-de-Seine) pendant huit ans. Pour celle-ci, les habitants ont été sollicités à plusieurs étapes. Entre le 15 février et le 13 avril 2023, ils ont suggéré leurs idées. Le 20 avril 2024, un atelier participatif invitait chacun à échanger sur les 250 propositions. Neuf noms ont été retenus, et de nouveau soumis à la population. Il en restait deux en lice et c'est un comité de pilotage constitué d'élus, d'agents culturels et d'agents de la future médiathèque qui ont tranché pour À la Folie, voté en conseil municipal.
Pour la médiathèque de Vaucresson A la Folie, « il fallait que le logo (avec le nom) en façade soit présenté aux bâtiments de France, car nous nous trouvons dans le périmètre proche du château de Versailles. Et le nombre de lettres était limité par le cahier des charges de la construction », précise Claire d'Intorni.- Photo L'ÉQUIPE DE LA MÉDIATHÈQUE À LA FOLIEPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Un condensé de symboles
Un nom doit connoter une histoire et des sensations. À la Folie est un tout en un. Comme le narre Claire d'Intorni, « historiquement, Vaucresson était un lieu de villégiature où les Parisiens venaient se mettre au vert le temps d'un week-end ou l'été. Les Folies étaient des maisons pour se retrouver entre amis. Et souvent, dans ces lieux, se trouvait une petite bibliothèque ! » La médiathèque se trouve en plus à proximité de la rue de la Folie. Et contient une Micro-Folie, un musée numérique proposé par la Villette. « Le mot Folie vient de "folio", "in-folio" : la feuille donc le livre. Il apporte également une notion joyeuse, pétillante, créative. Les jeunes s'y sentent accueillis car le lieu et le nom n'ont pas de connotation trop "institutionnelle" comme une école par exemple », dépeint-elle encore. Même volonté de rupture quand de multiples médiathèques récentes décident de se nommer La Parenthèse ou La Bulle. La Curiothèque, la médiathèque d'Annequin (Pas-de-Calais), cherche également à symboliser « un lieu où on va éveiller sa curiosité, avec un côté fun et décalé, différent de l'image traditionnelle des médiathèques », décrivent les directrices Camille Bouquet et Jennifer Delbecque. Tandis que Les Curiosités, à Châteaubourg (Ille-et-Vilaine), renoue avec les cabinets de curiosité des explorateurs d'antan. Le centre culturel ouvert en 2025 dans un quartier de Montréal multilinguistique a, lui, opté pour Sanaaq, titre du premier roman écrit en inuktitut, langue inuite du Canada. Entre rupture et continuité, connotation livresque et manifeste politique.
La Curiothèque, la médiathèque d'Annequin (Pas-de-Calais)- Photo ANNEQUINPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Où sont les femmes, les bédéistes, et les autres artistes ?
Un geste politique dans l'air du temps : féminiser les noms de lieux publics dans un souci de parité hommes-femmes. C'est ainsi que la bibliothèque située Avenue Parmentier, à Paris, en référence à l'agronome promoteur de la pomme de terre, a été rebaptisée Toni-Morrison, du nom de l'autrice de L'œil le plus bleu.
Encore une écrivaine ? Comme l'analyse Florent Lécorché, directeur de la médiathèque Elsa-Triolet de Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), « les bibliothèques ont l'avantage de représenter le monde, d'être pluralistes et encyclopédiques. Elles sont trop souvent associées au littéraire, ce qui pose des difficultés à certains publics pour s'y sentir légitime. On pourrait même considérer que le nom donne à voir ce que l'on propose. Et un nom inconnu, ou identifié à une pratique que l'on n'a pas, peut amener à considérer que ce lieu n'est pas pour nous. Alors pourquoi pas des bibliothèques Gisèle Halimi, Martine Franck, Janis Joplin ou Claire Denis ? » Dans son mémoire d'étude datant de 2013, Albane Lejeune relevait qu'un tiers de son panel portait le nom d'une personnalité, et que sur ce tiers, les trois quarts sont des écrivains. À 65 % d'entre eux romanciers, 26 % des poètes. Les auteurs de bande dessinée : 2 %. Et un petit pourcentage d'auteurs jeunesse, comme de dramaturges. « À côté de grands classiques de la littérature tous genres confondus (Jules Verne, Albert Camus, Guillaume Apollinaire, Robert Desnos, etc.), on trouve très peu de noms contemporains (Kateb Yacine) », détaillait-elle.
Les hommes représentent 81 % des noms de ce panel restreint, les femmes 18 %. Le dernier pourcent renvoie aux couples, comme Elisabeth et Roger Vailland à Bourg-en-Bresse, ou Elsa Triolet et Aragon à Argenteuil. Globalement, les noms les plus repris étaient Louis Aragon, André Malraux, François Mitterrand et Elsa Triolet. Leur baptême date souvent de la décennie 1980. Tandis que depuis les années 2000, on repère notamment l'auteur du Discours sur la négritude, Aimé Césaire. Et des personnalités davantage en référence à la localité, comme pour Salim Hatubou, écrivain et conteur franco-comorien mort en 2015 à Marseille, ville qui lui a rendu hommage dans la médiathèque ouverte en 2020. Un travail sur le pluralisme et l'ancrage territorial que les bibliothèques effectuent déjà dans la politique documentaire.
Les bijoux créés par Elsa Triolet exposés à l'entrée de la médiathèque éponyme de Saint-Étienne-du-Rouvray.- Photo SAINT-ETIENNE-DU-ROUVRAY
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Unique
Et qui leur permet d'être originales. Pour la médiathèque À la Folie, « aucune autre médiathèque de France ne porte ce nom, ce qui la rend unique. C'était important notamment pour le référencement numérique », souligne Claire d'Intorni. Les directrices de la Curiothèque ont, elles, pour projet de déposer le nom à l'Institut national de la propriété industrielle !
Se référer à la localisation a l'avantage d'être informatif, comme pour Le Trente (à Vienne, dans le Rhône) renvoyant au numéro de la rue ou la Caserne (à Saint-Sylvain, dans le Calvados), car la bibliothèque est située à l'ancienne caserne des pompiers. À Saint-Étienne-du-Rouvray quand on veut être certain que l'on parle de la médiathèque Elsa-Triolet et non de Louis-Aragon, qui fait partie du réseau, on précisera officieusement « la médiathèque du Château blanc ». « Je peux constater que dans les villes qui comptent plusieurs médiathèques, les bâtiments portant le nom de leur quartier sont mieux identifiés et plus parlants pour les habitants, remarque Florent Lécorché. Mais le capital symbolique d'associer un nom reste un geste fort. » Dans son mémoire, Albane Lejeune avait calculé que le tiers de son panel relevait de la toponymie. C'est moins l'usage depuis les années 2000, et surtout porté par les villes placées politiquement à droite.
Juridique
La dénomination reste arbitrée par les décideurs politiques, qui doivent suivre certaines règles. Si le choix du conseil municipal se porte sur une personnalité, il convient que celle-ci se soit illustrée par les services rendus à l'État ou par sa contribution à la science, aux arts ou aux lettres. Et pour éviter toute polémique, il convient d'attribuer le nom d'une personne défunte. À cela s'ajoute parfois un nombre de lettres limité par le cahier des charges de la construction. L'attribution d'un nom à un espace public ne doit également pas heurter la sensibilité des personnes et respecter le principe de neutralité du service public : on ne verra pas donc de bibliothèque baptisée Jésus-Christ ?



