La rencontre avec Claire Stavaux, directrice de L'Arche éditeur, commence par un clin d'œil souterrain. Sur la ligne 9 du métro parisien en direction de Mairie de Montreuil, une passagère lit Je suis une fille sans histoire d'Alice Zeniter, un pamphlet sur la manière dont le patriarcat a façonné les récits depuis l'Antiquité, et l'un des best-sellers de L'Arche. Au terminus, il faut marcher un quart d'heure pour atteindre le numéro 57 de la rue du Midi.
C'est ici, dans une maison à la façade crème, que l'équipe de sept personnes a élu domicile. Au rez-de-chaussée, de grandes bibliothèques accueillent les classiques de la collection « Scène ouverte ». Posée sur l'une des étagères, une pancarte au nom de la maison est corrigée d'un post-it féminisant le suffixe : bienvenue à « L'Arche éditrice ». L'éditrice, précisément, descend à petites foulées les deux étages séparant son bureau du rez-de-jardin. « J'étais au téléphone avec la personne qui s'occupe de la communication d'Adèle Haenel », s'excuse Claire Stavaux, en jean, tee-shirt et Converse bleues.
La marge au centre
Pour sa rentrée littéraire, la maison publie le premier livre de la comédienne. « C'est un texte immense qui prend la forme d'une enquête littéraire sur sa propre disparition en tant qu'enfant et sur la façon dont le cinéma, et le théâtre surtout, ont été une forme structurante pour se libérer de ce trauma », présente-t-elle, toute à sa joie d'accueillir le texte, à la demande de l'autrice, dans la collection « Des écrits pour la parole ». En 2019, Sonia Chiambretto inaugure cette ligne à la croisée des formes avec le recueil Polices ! « Ce qui m'a tout de suite plu chez elle, c'est son intelligence, sa rigueur, sa gentillesse, et le fait que nos échanges étaient portés sur des questions de littérature, et non sur la finalité d'un texte qui serait le plateau ou le spectacle », retrace l'autrice.
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Car depuis qu'elle a repris la maison en 2017, Claire Stavaux s'ingénie à « dégenrer » la littérature dans une tentative de placer la marge - le théâtre, la poésie, les voix minorisées - au centre. Élevée à Marseille par sa grand-mère, elle part ensuite à Avignon, où elle découvre le théâtre. Elle-même a quelque chose de marginal quand elle poursuit sa prépa lettres à Paris avant d'intégrer l'École normale supérieure. « Là, il y a un choc des classes sociales où je sens un clivage puissant et une sorte de mise à l'écart », se souvient-elle. « En option allemand, je découvre que j'ai un accent marseillais très marqué, et on me fait comprendre que je ne sais pas parler allemand », raconte-t-elle. Cette langue qui la fait vibrer - « J'ai une arrière-grand-mère suisse allemande », explique-t-elle -, Claire Stavaux part la perfectionner à Berlin.
Une sortie en forme d'Arche
Elle y réalise son rêve de jeunesse de « dire le théâtre », s'engageant, en parallèle de son master, dans une brève carrière sur les planches. L'expérience dure un an mais la germaniste se rend vite compte que, à la scène, elle préfère l'écrit. De retour à Paris, elle obtient l'agrégation d'allemand. Elle traduit, aussi. « Je retraduisais 1 000 fois les mêmes pages, confie l'éditrice. Je me suis rapidement dit que c'était un sacerdoce plus qu'une porte de sortie. »
Son échappatoire prend la forme de L'Arche, qu'elle intègre comme stagiaire à l'été 2012. Elle y relit des traductions de l'allemand, travaille sur des textes de Pina Bausch, échange avec Martin Crimp au téléphone… Sous la houlette de Rudolf Rach, qui a repris en 1986 avec Katharina Von Bismarck cette entreprise fondée en 1949 par Robert Voisin. « Je me prends alors de passion pour cette maison, pour ses auteurs et autrices, pour l'équipe : j'ai envie d'y rester », débite Claire Stavaux.
Dans les locaux des Éditions de l'Arche, à Montreuil (Île-de-France).- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Mais un contrat doctoral l'attend. La jeune femme s'embarque à reculons dans une thèse sur le théâtre allemand contemporain, tout en continuant de relire des textes pour L'Arche. Un jour, alors qu'elle vient remettre une traduction à Rudolf Rach, celui-ci lui propose de reprendre la maison. Embauchée comme éditrice en 2015, elle rompt son contrat doctoral. Deux ans plus tard, âgée de 32 ans, elle rachète 100 % des actions de la société, grâce à un prêt bancaire et un apport de 12 000 euros, gagnés avec une traduction.
Une alliée de choix
« Quel courage ! » entend-elle alors. Claire Stavaux, elle, préfère parler de persévérance. « C'est l'apprentissage social que j'avais mené toutes ces années, ainsi que mon bagage littéraire et mon goût pour le théâtre, qui m'ont permis d'arriver jusque-là », analyse-t-elle. « À la reprise, elle a eu un changement de diffuseur à gérer, et elle a pris les problèmes à bras-le-corps avec une positivité impressionnante », se rappelle pour sa part Amandine Bergé, responsable de l'agence théâtrale qui assure à peu près la moitié du chiffre d'affaires de la structure. « Claire fourmille d'idées nouvelles, avec cet amour du fonds qu'elle parvient à amener en d'autres endroits », poursuit-elle.
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Dernier exemple en date, la collection « Uppercut » (lire par ailleurs) propose une lecture par un essayiste d'une pièce de théâtre. « Dans une pièce, il y a tous les enjeux de domination qu'on met à jour en sciences sociales », estime l'éditrice. Une vocation politique qui transparaît dans les ouvrages collectifs, comme Lettres aux jeunes poétesses (2021) et Décolonisons les arts (2018). Dans le même esprit, la maison publie White Spirit (22 mai) où, sur l'invitation de Marine Bachelot Nguyen, six autrices passent au crible nos relations à la blanchité. « Elle fait un très bon travail d'alliée en se mettant au service d'artistes militants. Et quand elle défend un projet, elle le défend mordicus, avec toute sa classe », salue la comédienne et metteuse en scène Rébecca Chaillon, autrice de Boudin Biguine Best of Banane (2023).
« L'Arche s'est toujours intéressée aux discours contre la domination culturelle, même si c'était plutôt blanc », resitue Claire Stavaux, citant des voix phares du catalogue, comme Elfriede Jelinek, Edward Bond, ou encore Rainer Werner Fassbinder. C'est d'ailleurs en travaillant sur un texte de ce dernier que la directrice a le déclic qui conduira au déménagement de la maison en 2021, du VIe arrondissement de Paris vers Montreuil. « Éditer Fassbinder rue Bonaparte, alors qu'il racontait l'affrontement d'ouvriers avec le discours et les méthodes bourgeoises, ça m'a paru une absurdité », expose-t-elle.
Une matière « inflammable »
C'est donc loin de l'édition germanopratine que la troupe pose ses valises. Au même moment, Claire Stavaux rentre à Marseille, où elle vit avec sa famille. Tous les quinze jours, elle vient à Paris, combinant rencontres en librairie, représentations théâtrales, rendez-vous avec les dramaturges.
Ainsi, Jessica Biermann Grunstein revoit les séances de travail sur la structure de son premier texte, Retour de la préfecture (2022). « Elle le connaissait aussi bien que moi : on était assises par terre dans son bureau et on prenait les feuilles pour les placer, les replacer, ça m'a beaucoup aidée dans mon travail d'écriture », rapporte-t-elle. « Elle venait voir les filages avant mes représentations, me faisait des retours sur la langue, ce qui a permis un travail de confiance », se remémore pour sa part Rébecca Chaillon. Des voix s'intégrant à une ligne éditoriale « qui touche à des sujets politiques brûlants », relève Jessica Biermann Grunstein.
« Il y a une prise de parole avec le théâtre et cette prise de parole, elle peut mettre le feu, elle peut embraser et donner du pouvoir », affirme Claire Stavaux à cet égard. Le motif du feu reparaît dans la bouche d'Amandine Bergé qui admire « sa capacité à être inflammable, à se faire contaminer par l'enthousiasme pour un texte. » Un engouement qu'elle communique aux autres, comme en témoigne Sonia Chiambretto : « Claire est exigeante sans jamais être cassante, elle est aussi d'une grande écoute si bien que je me sens à l'abri pour écrire. » Récemment, Claudine Galéa et Adèle Haenel ont rejoint la maison aux côtés de Bertolt Brecht, Thomas Bernhard, Jon Fosse, August Strindberg… La preuve qu'il faut parfois jouer avec le feu pour éclairer ce qui doit l'être.

