Aux commandes d'un chariot, deux femmes en blouse jaune slaloment dans les couloirs de l'hôpital, et toquent à chaque chambre ouverte aux visites. « Bonjour Monsieur, c'est la bibliothèque ! » Tous les mardis et jeudis, même manège à la clinique Saint-Laurent de Rennes, membre de la Fédération nationale des associations de bibliothèques en établissements hospitaliers (Fnabeh) : ces bénévoles font la tournée des patients afin de proposer de la lecture. « On a Géo, Paris Match… - Géo, ça m'dit bien. - Et Paris Match ? » Monsieur prendra donc aussi du Paris Match. « Les gens sont souffrants, fatigués, n'ont pas tous l'appétit de la lecture. Alors ils prennent surtout des magazines, faciles et rapides à lire », remarquera plus tard Pascale Ledu, bénévole au regard vif.
D'autres lecteurs demandent trois à quatre livres par semaine. « Une femme nous a dit que, pour elle, la lecture était vitale. Le prêt est illimité, en nombre et durée. C'est un service gratuit », précise parfois aux patients Annie Ramadier, ex-psychologue dans un Centre d'action médico-sociale précoce.
Une partie de l'équipe des bibliothécaires, remarquables à leur blouse jaune- Photo FANNY GUYOMARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Elles sont neuf bibliothécaires à officier à la clinique, qui leur met à disposition un local, tout près du hall d'accueil. Suivez la flèche, entrez dans le tunnel de pierre, et vous voilà dans la bibliothèque aussi vieillotte que chaleureuse, sans informatique, dotée de quelque 3 000 livres. Des romans en gros caractères, les best-sellers Guillaume Musso, Christian Signol, Éric-Emmanuel Schmitt, Danielle Steel… Elles ont également décidé de constituer un rayonnage de classiques (Verne, Stendhal, Camus…).
Critères d'acquisition
« On essaie aussi d'avoir du feel good », glisse Marie Philippot, infirmière à la retraite. Leurs derniers achats sont inspirés par le comité de lecture constitué par cinq bibliothécaires d'hôpitaux rennais, qui lisent une trentaine d'ouvrages chaque mois, prêtés par la librairie Le Forum du livre. Monsieur Mouche de Claude-Alain Arnaud (Le Dilettante), Je suis la fille de Casanova de Cécile Guidot (Mercure de France)… Les critères d'acquisition : « On évite les choses sombres et gores. J'ai par exemple lu le dernier Thilliez, je l'ai beaucoup aimé, mais je ne le prendrai pas pour l'hôpital », nous informe Pascale Ledu.
Une femme discrète entre et choisit un roman historique, qu'elle lit sur place, sur le fauteuil proche de l'entrée. Son hospitalisation n'était pas prévue, elle attend des résultats d'examen, nous esquisse-t-elle tout bas. Une autre, à la peau diaphane, entre pour échanger quelques mots avec l'équipe de bibliothécaires. Leur posture : sympathique tout en se tenant une distance respectueuse, laissant tranquille les visiteurs désireux d'être seuls. Pour mieux se faire connaître, « on va avoir une bannière dans le hall pendant nos heures d'ouverture », se réjouit Annie Legendre, retraitée, ex-psychologue dans l'Éducation nationale.
Dans la bibliothèque de la clinique- Photo FANNY GUYOMARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La bibliothèque fonctionne grâce aux subventions (plus de 2 000 euros cette année), aux dons (notamment les livres que les journalistes de Ouest-France ont reçus en service presse), et des bénévoles de la Fnabeh. À l'échelle de l'Ille-et-Vilaine, ils étaient 170 avant le Covid, puis 70, avant d'atteindre aujourd'hui un contingent de 110 volontaires, chacun dans leur établissement hospitalier. Dans celui-ci, leur nombre et leurs disponibilités ne leur permettent de proposer ce service que les mardis et jeudis, de 14h à 16h30. Ailleurs, deux bibliothèques ont disparu, l'une faute de bénévoles, l'autre suite à l'attribution de son local à d'autres activités par l'hôpital.
L'activité reste limitée. Les bibliothécaires ne passent pas leur chariot dans le secteur psychiatrique, à la demande des soignants et par manque de préparation - des formations peuvent être partagées avec les bibliothécaires de la lecture publique de la métropole. Et peu d'animations sont proposées. Parfois, des conteuses d'une autre association se produisent à voix haute et s'approvisionnent à la bibliothèque départementale. Mais comme l'escompte Fabienne Delarue, coordinatrice dans la Fnabeh : « Notre façon de faire de l'animation, c'est de passer dans les chambres ». Avec un chariot de tonnerre de feu.


