Prêtre depuis trente ans, le père Benoist de Sinety a eu involontairement son « quart d’heure de gloire wharolien » pour avoir célébré les obsèques de Johnny Hallyday. Dans son dernier ouvrage, La cause du Christ : L’Évangile contre l’identité chrétienne, publié ce 13 mai aux éditions Grasset, il s’inquiète de voir la foi chrétienne de plus en plus instrumentalisée au profit de projets politiques d’exclusion et de repli identitaire. Et livre un plaidoyer pour un retour à l’essence même du message évangélique. À travers une analyse lucide de notre époque, il dénonce l’émergence d’un christianisme réduit à un drapeau culturel et instrumentalisé au service d’idéologies avec lesquelles il n’a pourtant rien à voir.
Virilisme chrétien
Benoist de Sinety commence par dresser un portrait saisissant de la crise d’identité qui traverse le catholicisme français, notamment chez une partie de la jeunesse, qu’il connaît bien pour avoir eu la charge de la pastorale des jeunes à Paris. Face à l’effondrement des fondations de nos sociétés et à une angoisse existentielle croissante, de nombreux jeunes cherchent refuge dans ce qu’il nomme le « virilisme chrétien ». Ce mouvement, qui joue sur la fascination pour la force, le combat et la reconquête, propose une vision caricaturale de la masculinité et de la féminité : « Ces théories séduisent parce qu’elles offrent une explication simple à des phénomènes complexes. Elles donnent l’impression de comprendre ce qui se passe, de démasquer les vrais responsables, de résister à un complot mondial orchestré par des forces occultes. »
Benoist de Sinety y voit une forme de compensation pour une fragilité profonde, une manière de se barricader dans des rituels d'antan ou des discours de haine. Il s'inquiète de voir sortir les mots du champ de la vie intérieure vers un horizon social et politique où certains ne cherchent plus à convertir, mais à exclure. Benoist de Sinety ne fait pas que dénoncer ce phénomène, il entend en prendre toute sa part : « La tâche pastorale de l’Église n’est donc pas de nier ce malaise, de le balayer d’un revers de main, mais de l’accueillir sans le laisser dériver vers la rancœur identitaire, vers la haine de l’autre. »
Cette dérive identitaire trouve un écho particulier dans les débats liturgiques qui déchirent l'Église. Benoist de Sinety, l’un des prêtres les plus prometteurs de sa génération, observe avec une certaine amertume comment la messe est devenue pour certains un champ de bataille politique. La fascination pour le rite tridentin cache souvent un refus des orientations de Vatican II et de son ouverture au monde. Le risque est alors que la messe devienne pour certains un marqueur identitaire plutôt qu’une source de conversion, un signe de ralliement plutôt qu’un sacrement. Benoist de Sinety en conclut en appelant à l’engagement que « De même qu’un régime démocratique ne peut subsister sans citoyens engagés, la liturgie de Vatican II suppose des fidèles formés, conscients, capables de parole et d’écoute. Elle accepte l’inconfort du dialogue, la lenteur du consensus, l’exposition à la pluralité. »
Le Christianisme sans le Christ
L’ouvrage s’attaque aussi frontalement aux figures politiques et intellectuelles qui utilisent le christianisme comme un outil de « blanchiment historique » ou une arme de guerre civilisationnelle. Benoist de Sinety critique vertement Phillipe de Villiers ou Éric Zemmour, qu'il décrit comme des « charlatans » faisant appel aux peurs plutôt qu’à l’intelligence : « Depuis quelques années, certains utilisent ces doutes identitaires qui divisent le monde catholique pour bâtir des murs de haine et des châteaux de paranoïa. Ils font leur miel de la crise identitaire que traversent chrétiens et catholiques ». Pour lui, le christianisme d'Éric Zemmour est un monument de cynisme, un décor de théâtre magnifique et mort car il refuse l'âme même du système : le Christ.
Il n'épargne pas non plus les visions bellicistes venues d'outre-Atlantique, comme celle de J.D. Vance, qui tentent de hiérarchiser l'amour du prochain au nom d'une prétendue « conception chrétienne ». Contre cette logique, Benoist de Sinety, ancien secrétaire particulier du cardinal Lustiger, rappelle la radicalité de la parabole du bon Samaritain qui invite à une fraternité ouverte à tous, sans exception. Il souligne que l’Évangile ne s’impose pas mais s’offre, et que le nationalisme a toujours été condamné par l’Église car il identifie indûment un peuple à la foi chrétienne.
De plus, Benoist de Sinety, ancien vicaire général du diocèse de Paris, poste dont il a démissionné pour manifester ses désaccords, dénonce l'influence croissante d'hommes d'affaires, tels Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin, qui, déçus par la « faiblesse » de l'institution, tentent de reprendre l'Église en main avec les méthodes du management libéral : « le système social qu’ils prêtent au christianisme leur apparaît comme le plus apte à organiser une société dans laquelle prospéreraient leurs intérêts économiques ». Or, pour Benoist de Sinety, l'Évangile n'est pas un petit guide politique pour s'emparer du pouvoir, et cette volonté de domination financière est en contradiction totale avec le message de celui qui s'est fait le serviteur de tous.
Privilégier la main tendue
En conclusion, La Cause du Christ est un cri d'alarme contre la trahison du message chrétien par ceux qui prétendent le défendre par les muscles ou l'argent. Le plus savoureux de l’histoire est qu’il est publié chez Grasset. L’aurait-il été sans Olivier Nora… Benoist de Sinety, que certains assimileront, pour mieux le décrédibiliser, au « woke » Jean-Paul Sartre de La Cause du peuple, rappelle avec force que la mission de l'Église n'est pas de bâtir une forteresse identitaire, mais de témoigner d'un Dieu qui s'est fait tout-vulnérable par amour pour l'homme.
Pour lui, la radicalité de la foi, c'est oser la réconciliation quand tout pousse à la guerre et privilégier la main tendue qui renverse les idoles de la force. C'est un appel à ne plus monter la garde devant un sépulcre vide de grandeur passée, mais à aimer le monde dans sa vérité « pauvre et nue ». Comme le souligne Benoist de Sinety, « Ne cherchons pas le Christ dans les discours de haine ou les replis identitaires ; il n’y est pas. Il est là où l’on panse les plaies, là où l’on accueille l’étranger, là où l’on ose la réconciliation quand tout pousse à la guerre. Il est dans ce geste de la main tendue qui, à lui seul, renverse toutes les idoles de la force. » En terminant le livre, résonnent alors les paroles si évangéliques de Johnny Halliday : « Que je t’aime !.… »
