La 33e édition de BD à Bastia a ouvert de belle manière l’année de la bande dessinée finlandaise en France. Parallèlement à une large exposition collective d’artistes de ce pays très actif dans la bande dessinée, le festival, en partenariat avec l’ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée) a programmé une conférence professionnelle autour de la traduction et l’édition de bandes dessinées étrangères en France.
Car, fort d’un marché actif et diversifié, l’Hexagone a longtemps été, et est encore, une terre d’accueil et d’émergence pour les auteurs du monde entier. « Dans les années 2000, il était très difficile de trouver un éditeur en Finlande, car les maisons importantes ne s’intéressaient pas à la bande dessinée, se souvient l’auteur Ville Ranta, publié notamment par Çà et là depuis 2006. Pourtant, il y avait une grande diversité de propositions portées par de toutes petites maisons d’édition fondées par les auteurs eux-mêmes, comme je l’ai fait moi-même. Au final, cela a fonctionné, car c’est un petit pays et il n’est pas difficile de toucher directement les lecteurs. Parfois les toutes petites maisons peuvent vendre plus de livres que les grosses. »
Kirsi Kinnunen, traductrice et cheville ouvrière de l’année de la BD finlandaise, nuance. « Même si des initiatives isolées peuvent rencontrer le succès, comme celle de la librairie spécialisée Turun Sarjakuvakauppa, qui rencontre le succès dans la vente en ligne et est même devenue éditrice, le livre ne se porte pas très bien en ce moment en Finlande. Il y a un énorme basculement vers le livre audio. »
Des aides à la traduction essentielle
Dès lors, la possibilité de se faire publier hors des frontières de ce pays de quelque 5,6 millions d’habitants est primordiale pour une carrière d’artiste. « Le Finnish Literature Exchange (Fili) est un organisme qui promeut les auteurs à l’étranger et fait un travail essentiel, poursuit Kirsi Kinnunen. Il finance des traductions d’extraits d’œuvre et des aides à la traduction une fois les droits vendus. Il soutient aussi la promotion des auteurs, en finançant leur déplacement dans les pays qui les publient. Et toutes les demandes se font sur une plateforme en ligne, très simple d’utilisation. »
Si, a priori, acheter des droits étrangers est moins coûteux que de financer de la création originale, pour des petites maisons indépendantes qui ne peuvent verser que des avances modestes, cela représente un engagement finalement presque aussi important. « Le montant à débourser au départ est un peu plus faible, mais il faut rémunérer la traduction et ensuite passer beaucoup de temps sur l’adaptation graphique. Heureusement qu’il y a des aides financières pour ce travail », détaille Guillaume Filliatre Borja, cofondateur avec son frère Damien des éditions Misma.
Du finnois au français
En effet, passer d’une langue à une autre n’est pas si aisé dans l’espace contraint des bulles. « Le finnois n’a pas d’articles ni de mots de liaison, et donc aussi moins d’espace entre les mots : la longueur d’une phrase est multipliée par 1,6 quand on passe au français !, illustre Kirsi Kinnunen Pour la même taille de bulle, il faut souvent faire des choix pour rester fidèle au style, au phrasé des personnages. » Et Ville Ranta d’ajouter : « Parfois, il faut même redessiner des bulles plus grandes ! »
Mais même avant de s’atteler à l’adaptation, le choix d’un livre publié dans une langue qu’on ne maîtrise pas, comme le finnois, le coréen ou le mandarin, peut se révéler risqué. « On tombe amoureux d’un dessin d’abord, racontent les éditeurs de Misma. Mais quand on ne comprend pas les dialogues, et que certaines scènes paraissent osées, on craint de publier quelque chose de problématique… Il est alors parfois possible de trouver un traducteur qui fournit une fiche de lecture, mais parfois on se lance, avec le risque que ça ne passe pas au final. Ça n’est jamais arrivé, mais dans ce cas, on ne publierait pas. » L’achat de droits n’est donc pas toujours une aventure de tout repos…
