Livres Hebdo : Les chiffres présentés à l’Assemblée générale du Syndicat national de l’édition confirment un marché en recul. Quelle lecture faites-vous de cette crise ?
Vincent Montagne : Il faut distinguer ce qui relève de la conjoncture et ce qui est structurel. Ces deux dimensions se mélangent rarement de façon aussi déterminante qu'aujourd'hui. Sur le plan conjoncturel, la crise géopolitique mondiale pèse : les gens consomment moins, fréquentent moins les librairies. C'est comparable, dans ses effets immédiats, à ce que nous avons connu lors de la guerre du Golfe en 1991. À l'époque, le marché du livre avait chuté de 15 % au premier semestre.
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La réduction de moitié des crédits du pass Culture pèse aussi sur l’activité. Mais sous-jacente à ce choc conjoncturel, il y a une évolution structurelle profonde, qui tient d'abord à une crise de la lecture. On observe une concentration croissante des ventes sur un nombre de plus en plus petit de titres. Les prix littéraires n'ont jamais été aussi prescripteurs. Et en parallèle, des phénomènes comme la romance ou le manga captent une frange de lectorat, très visible au Festival du Livre où 50 % des visiteurs avaient moins de 25 ans, sur des titres et des collections qui sont parfois loin de la portée éditoriale des éditeurs classiques.
La surproduction est souvent citée comme facteur aggravant. Est-ce un diagnostic que vous partagez ?
Non, ou pas de la façon dont on le présente généralement. Quand des libraires proposent une « trêve » — publier moins pour vendre plus —, ils se trompent de levier : ils feraient simplement moins de chiffre d'affaires et certains disparaîtraient. Ce que je constate, c'est plutôt une réduction naturelle du nombre de titres, accompagnée d'une transformation des formats. La question n'est pas seulement la quantité, mais aussi la qualité de notre offre et notre capacité à accompagner les auteurs. Beaucoup de libraires disent que les éditeurs compensent la baisse des ventes en publiant davantage, mais les chiffres de rentrée littéraire montrent en réalité le contraire depuis 10 ans. La baisse du chiffre d'affaires reflète surtout une réduction du nombre d'exemplaires vendus par titre, pas une inflation éditoriale.
« Séparer les acteurs pour les mettre en concurrence, c'est affaiblir l'ensemble »
Quelle est l'ampleur réelle des difficultés pour les maisons d'édition ?
Sur 720 éditeurs membres du SNE, 500 n’atteignent probablement pas un équilibre économique structurel. Ce n'est pas un chiffre officiel, mais une réalité factuelle : plus de la moitié font moins de 300 000 euros de chiffre d'affaires. Comment faire vivre sa maison avec ce volume d’activité ? Et cela ne concerne pas seulement les petites structures. Dans mon propre groupe, je constate que l’adaptation des maisons littéraires à cette nouvelle donne éditoriale se fait avec difficulté.
Le livre d'occasion s'impose comme une variable d'ajustement croissante dans un marché sous pression. Où en sont vos démarches pour capter de la valeur sur ce marché ?
Une position européenne va se construire progressivement : nous travaillons avec nos homologues allemands, belges et espagnols à une analyse comparative des marchés du livre d'occasion, pour peser ensuite au niveau communautaire. Le terrain juridique reste vierge : la jurisprudence du Conseil d'État s'appuie sur une directive antérieure à celle de 2001, donc les arguments ne sont pas vraiment actualisés. Cela nous laisse de la marge. Il faut se rappeler que nous avons réussi à imposer avec toute la détermination française la TVA à taux réduit sur le livre numérique, qui nécessitait l’unanimité européenne.
« Le gouvernement a abandonné en rase campagne sa volonté de gouverner sur l'IA »
Où en est l'action judiciaire du SNE contre Meta concernant l'utilisation de contenus d'éditeurs pour entraîner ses modèles d'IA ?
Meta utilise tous les recours disponibles pour retarder le jugement. C'est une stratégie classique ! L’audience devant le tribunal judiciaire de Paris qui se tiendra début 2027 ne visera qu’à écarter les incidents de procédure soulevés par Meta, les débats ne porteront sur le fond qu’une fois franchie cette étape. Rappelons qu'il a fallu trois ans pour condamner Google en première instance dans l'affaire de la numérisation des œuvres, entre 2006 et 2009. Nous sommes dans la même temporalité. L'action menée par les grands éditeurs internationaux — Hachette, Elsevier, McGraw-Hill, Cengage, Macmillan — devant la cour fédérale de Manhattan procède de cette même logique.
La proposition de loi instaurant une présomption d'utilisation des contenus culturels par les IA a été bloquée à l'Assemblée. Comment analysez-vous cet échec ?
C'est une illustration de ce que Giuliano da Empoli appelle le « déplacement de la souveraineté ». Le gouvernement a abandonné en rase campagne sa volonté de gouverner sur l'IA. Les arguments avancés sont simplistes : si on ne le fait pas, ce seront les autres. Mais les autres le font déjà, et avec la même soif d'enrichissement économique. Le Sénat avait abouti, au terme d'une réflexion très structurée, au renversement de la présomption d’utilisation d’œuvres protégées. Il faut reconnaître au créateur l'importance de ce qu'il apporte face à l'utilisation qui en est faite. C'était juste. La dernière encyclique sociale Magnifique humanité du Pape Léon XIV dit quelque chose d'essentiel sur ce sujet : l'IA se présente comme neutre et objective, mais elle reflète et renforce les stéréotypes et positions idéologiques de ceux qui l'ont construite. Elle ne peut pas être considérée comme moralement neutre. Nous avons le devoir d’accélérer notre action pour contrecarrer l’IA générative avec la détermination de maintenir la diversité éditoriale.
Vincent Montagne, président du SNE et PD-G du groupe Média participation Paris- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Êtes-vous toujours aussi déterminé à défendre la loi Lang face au décret sur le prix plancher des frais de port ? Amazon impute la baisse du marché à cette mesure.
Amazon n'a aucun scrupule à vouloir déstructurer la filière livre. C'est son jeu, c'est très clair. La loi s’applique à tous, même à eux, et nous serons toujours en première ligne quand il s’agira de défendre celle qui fonde le prix unique. Cette position de principe n’interdit pas de s’interroger sur un possible impact des frais de port. Je ne vais pas vous mentir : au sein même du bureau du SNE, le débat existe. Certains disent « on a fait ça pour soutenir les libraires et défendre la loi Lang, mais on en paye aussi les conséquences »… Ce qui est certain, c'est que la baisse du marché coïncide avec un faisceau de causes : la conjoncture géopolitique, la crise de la lecture, et peut-être les effets du décret. Je ne suis pas capable aujourd'hui d'attribuer précisément les parts respectives. Mais notre détermination à soutenir les libraires et à empêcher tout contournement de la loi Lang reste entière.
Quelle est la position du SNE sur la clause de conscience invoquée par de nombreux salariés de l’édition ?
La clause de conscience dans la presse ne s'applique qu'aux journalistes. Un journal forme une unité éditoriale et un journaliste peut légitimement ne plus s'y reconnaître. Un catalogue d'éditeur, non : il n'y a aucune unité entre un livre A et un livre B et l’auteur est libre de partir pour son prochain livre. Sur les contrats auteurs, il peut y avoir une réflexion en cours sur les droits de rétractation pour les livres en devenir, non encore imprimés. C'est un terrain où des évolutions sont possibles. Mais la clause de conscience telle qu'elle est parfois proposée — permettre aux grands auteurs de récupérer leurs droits et d'aller ailleurs — détricoterait le fonds de commerce des maisons d'édition. C'est l'économie du succès qui permet de financer de nouveaux auteurs ou tout simplement de les accompagner dans la durée. Rares sont ceux qui enchaînent les best-sellers ! Si Gallimard n'avait pas accompagné Patrick Modiano ou Annie Ernaux pendant de nombreuses années sans reconnaissance particulière, auraient-ils eu le prix Nobel ?

