En novembre dernier, lors de la 41e édition du Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil, Sylvie Vassallo arpentait les allées à grandes enjambées, jonglant entre poignées de main et sollicitations pressantes de son talkie-walkie. Cheville ouvrière de la manifestation montreuilloise depuis son arrivée au sein de l’équipe organisatrice en 1999, elle en avait pris les rênes au tournant des années 2000, à la suite d’Henriette Zoughebi.
Après plus de deux décennies à la tête de la manifestation, portée par le Centre de promotion du livre jeunesse en Seine-Saint-Denis, Sylvie Vassallo tirera sa révérence en septembre prochain pour prendre sa retraite. Laissant derrière elle une empreinte indélébile sur cet espace de rencontre entre littérature jeunesse, engagement social et médiation culturelle.
« Un salon est un objet vivant »
Cheveux grisonnants, lunettes sur le nez, sneakers bleu marine aux pieds, Sylvie Vassallo, 62 ans, arbore cet air tranquille de personnalité accessible. À l’image d’un salon qu’elle et son équipe ont voulu ouvert sur le monde, transformé au gré des évolutions de la société. « Un événement qui ne bouge pas avec son temps est vite en décalage avec son public, assure-t-elle. Un salon est un objet vivant qui, pour évoluer, se doit d’être en relation avec l’ensemble de ceux qui le portent. »
Arrivée au sein de l’équipe du salon après une incursion en politique et un diplôme de bibliothécaire en poche, Sylvie Vassallo se souvient surtout de son accession à la présidence, lors d’une première édition « chaotique », marquée par le déménagement de la manifestation au 128 rue de Paris. « Le bâtiment avait pris du retard. Lorsque nous l’avions fait visiter aux éditeurs en septembre, il n’y avait même pas encore de toit », s’amuse-t-elle.
Compromise un temps, l’inauguration du salon à sa nouvelle adresse avait finalement été maintenue, portée par la détermination de la municipalité, des financeurs publics et des professionnels de l’édition. À l’époque, l’événement, qui célébrait ses 18 ans, s’était déjà imposé comme une manifestation majeure de la littérature et de l’édition jeunesse. Son nouveau siège marquait alors une nouvelle étape, « qui allait nous permettre de développer sa diversité éditoriale et ses activités », retrace Sylvie Vassallo.
« Le salon est une grande vitrine de l’édition, de la création, mais aussi de la lecture »
En pleine expansion, le marché de la jeunesse des années 2000 voyait alors poindre quelques révolutions, de la prédiction du phénomène Harry Potter aux premières pierres d’un segment young adult qui élargira les horizons du secteur. En 2002, Sylvie Vassallo renforçait la présence des professionnels de l’édition au salon, qui comptait alors quelque 200 exposants contre plus de 400 aujourd’hui, en mettant en place le Grand marché de la petite édition.
« Les petits éditeurs rencontraient des difficultés financières à s’installer. Ce nouvel espace, avec un système de vente au mètre linéaire plutôt qu’au mètre carré, leur a permis d’intégrer le salon », détaille-t-elle, précisant que le modèle, toujours d’actualité, repose également sur une grille tarifaire adaptée aux moyens de ces acteurs.
Au même moment, la directrice du SLPJ prenait la mesure de l’importance de la presse jeunesse qu’elle considère, au même titre que la BD un peu plus tard, comme une « porte d’entrée vers la littérature jeunesse ». Attentive aux mutations du lien entre le jeune lecteur et le livre, Sylvie Vassallo engageait également le salon, dès le début des années 2010, dans un virage numérique.
« Notre objet est la promotion de la littérature jeunesse. Le salon est donc à la fois une grande vitrine de l’édition, de la création, mais aussi de la lecture, ce qui nous amène invariablement à nous intéresser au contenu. Nous avons donc tenu très tôt à mettre en valeur des contenus numériques qui nous semblaient intéressants pour les jeunes : pour qu’au sein du développement des canaux d’informations et de contenu, la littérature jeunesse, avec sa force narrative et la force de ses images, prenne de la place », défend-elle.
La force du collectif
Cette dynamique s’est accélérée durant la pandémie de Covid. À cette occasion, l’équipe du SLPJ a organisé un salon virtuel et déployé une vaste opération visant à fournir des ouvrages aux élèves des collèges de proximité. C’est également dans ce contexte qu’ont émergé la chaîne YouTube du Salon et la Télé du Salon. La seconde ayant été maintenue au fil des éditions, dotant ainsi la manifestation d’une « troisième scène de programmation », qui a rassemblé jusqu’à 10 000 visiteurs lors de la dernière édition consacrée à « l’Art de l’autre ».
Autant d’initiatives qui n’auraient pu voir le jour sans la force du collectif, souligne Sylvie Vassallo. Formant un binôme quasi historique avec Nathalie Donikian, directrice littéraire du salon, elle a également toujours pu s’appuyer sur l’engagement de l’équipe permanente. Passée de neuf salariés à près de 30 aujourd’hui, celle-ci pilote d’ailleurs les formations de L’École de la littérature jeunesse, créée en 2011 par le Centre de promotion de la littérature jeunesse (CPLJ).
C’est toujours avec cette approche collective, et en misant sur le dialogue, que Sylvie Vassallo assure avoir surmonté les rares polémiques qui ont touché le salon. Adossée au stand de Hachette, la présence du roi du BigMac en 2018 avait ainsi mis le feu aux poudres et conduit à la circulation d’une pétition réclamant son retrait. Quatre ans plus tard, la Fédération des éditions indépendantes interpellait également la direction du salon sur le coût des stands.
« Notre point de départ reste toujours les enfants et la culture »
« Chaque fois que j’ai reçu des critiques, exprimées de façon plus ou moins sympathiques, j’ai estimé important de les écouter. Nous avons donc travaillé avec les éditeurs indépendants pour mieux valoriser leurs structures et proposer des tarifs préférentiels », explique Sylvie Vassallo, précisant que, depuis deux ans, le salon a signé une convention avec la Drac Île-de-France pour renforcer le rayonnement des éditeurs indépendants de la région.
C’est, là encore, un élan collectif qui a conduit l’équipe du salon et de l’association à maintenir la manifestation, trois semaines après les attentats du Bataclan, et à inclure une dimension sociale de plus en plus assumée au cœur de chaque action. « Rien n’est neutre », affirme celle qui a annoncé, sans sourciller, lors de la conférence de presse présentant la 41ᵉ édition du salon, l’inauguration d’un espace intitulé Rencontre en images et lectures : Gaza nous regarde, dans un contexte international particulièrement tendu.
« Notre point de départ reste toujours les enfants et la culture. Et je crois qu’il y a un principe sur lequel tout le monde devrait s’accorder : il est inacceptable que des enfants meurent sous les bombes, meurent de faim ou soient victimes de conflits », défend cette sudiste d’origine, longtemps proche du mouvement communiste français.
Convaincus que la lecture doit être un facteur d’inclusion et de cohésion sociale, Sylvie Vassallo et son équipe se sont, au fil du temps, rapprochés de plusieurs partenaires tels que la Fédération des acteurs de la solidarité. Ainsi a émergé une constellation d’initiatives visant à inclure les publics empêchés, qu’ils soient défavorisés ou en situation de handicap : le dispositif décennal « Des livres à soi », la création de l’espace insonorisé « La Bulle », la constitution d’un fonds de dotation, la remise de chèques-lire ou encore la gratuité du salon, actée depuis deux ans.
Retour aux sources
Pour Sylvie Vassallo, ce déploiement à 180 degrés de la littérature jeunesse vient compenser une certaine indifférence médiatique pour le secteur, qui n’est pas sans lien, selon elle, avec la perception sociétale des enfants, pas tellement sujets de droit. Une perception qu’elle s’est efforcée de combattre tout au long d’une carrière marquée par la vitalité des éditions du salon, dont certaines séquences - l’hommage émouvant à Pierre Bottero, une soirée inaugurale au vin chaud, une autre éclairée à la bougie - resteront gravées dans sa mémoire.
Un héritage, aussi, qu’elle tâchera de transmettre jusqu’en septembre prochain à la personne qui lui succédera, choisie à l’issue d’une phase de recrutement étendue jusqu’au 30 mars, par un jury réunissant le bureau de l’association, du département de la Seine-Saint-Denis et du ministère de la Culture.
Désormais tournée vers un autre avenir, Sylvie Vassallo entend renouer avec sa région de naissance en rejoignant la vallée de la Roya, à la frontière transalpine, où elle a cofondé le festival Passeur·ses d’Humanité, qui reviendra à la mi-juillet. Une manière de continuer à faire de la littérature, jeunesse notamment, un pont parmi d’autres vers le monde.
