C'est une démarche inédite pour Kléber, la plus grande librairie de Strasbourg (propriété des éditions Gallimard). Depuis cet été, elle sollicite sa clientèle pour l'aider à reconstituer une histoire dont elle a conservé peu de traces. Créée en 1962, l'enseigne installée dans des locaux provisoires depuis janvier 2026 prévoyait de rouvrir son bâtiment historique fin novembre 2026. Une échéance depuis repoussée à début 2027.
Une salle de bal pour point de départ
Tout est parti d'un premier appel à contributions. En 2024, à l'occasion de Strasbourg capitale mondiale du livre, la librairie réaménage son espace de rencontres et le rebaptise Pic Pic, du nom de la brasserie dansante qui occupait les lieux avant elle. « On avait lancé un petit appel dans la presse locale pour demander : avez-vous connu le Pic Pic ? On a reçu plein de courriers de gens qui se souvenaient très bien être venus dans ces lieux pour danser, boire un chocolat chaud », raconte Mathilde Guiraud, directrice de l'enseigne, contactée par Livres Hebdo.
Les deux restaurants Pic Pic, place Kléber, occupaient l'immeuble de l'actuelle librairie Kléber, ici sur une carte postale ancienne.Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
De fil en aiguille, les souvenirs remontent jusqu'à la librairie elle-même. Un particulier fait parvenir des photographies de l'intérieur du magasin à son ouverture, en 1962, un membre de sa famille ayant participé au lancement. Des images inédites pour la maison. « Personne ne les a jamais vues, et personne n'avait en tête ce à quoi ressemblait la librairie quand elle a été créée », souligne la directrice. « On s'est dit que d'autres gens avaient peut-être des souvenirs à nous partager. »
Combler un vide d'archives
Car l'institution, malgré ses 64 ans, a peu gardé de traces. Un manque que Mathilde Guiraud, arrivée début 2024 après dix ans à la librairie Delamain dans le Ier arrondissement de Paris, relie à une habitude du secteur. « Dans toutes les librairies où j'ai travaillé pendant les 20 dernières années, il n'y en a pas beaucoup qui ont la culture de l'archive. Je pense que c'est le cas du commerce en général », observe-t-elle. Depuis deux ans, l'équipe garde désormais un exemplaire de tout ce qu'elle produit et documente le chantier en cours.
Sur les modalités, Mathilde Guiraud entend rassurer les contributeurs. « On ne va évidemment rien confisquer. On rendra tout », précise-t-elle. Dépôt en librairie, envoi ou numérisation : chacun choisit l'option qu'il préfère, la librairie cherchant surtout à garder une trace numérique de ce qu'on lui confie. Elle ne part d'ailleurs pas de zéro, des recherches ayant déjà été menées aux archives municipales.
Vers un musée permanent
Les contributions alimenteront un petit musée maison, encore en construction. Il prendra la forme de grands panneaux disposés dans les parcours de circulation, mêlant « un peu de texte, beaucoup d'images », pour retracer l'histoire de son bâtiment, de 1962 au chantier actuel. Une mini-exposition n'est pas exclue si le fonds réuni le justifie.
Au fil des retours, Mathilde Guiraud dit avoir mesuré la place de la librairie dans le quotidien des Strasbourgeois, souvent d'une génération à l'autre. « C'est vraiment la librairie de tout le monde », résume-t-elle, évoquant une enseigne où l'on achète aussi bien son manuel scolaire qu'un cadeau de naissance ou ses lectures d'adulte. Un attachement qu'elle espère prolonger à la réouverture, dans un bâtiment enfin « pensé dans son ensemble », qu'elle aime à imaginer comme « la plus belle librairie du pays ».

